‹ Histoire des CorsesChapitre 228 sur 408 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

s'agitait seule dans le silence, que la sauterelle troublait de son cri. De temps en temps apparaissait un noir troupeau de chèvres couchées sous un olivier; ou bien, saisies tout à coup d'une terreur panique, elles s'enfuyaient au loin sur les rocs.

Nous passions parfois à côté d'une auberge solitaire, où l'on changeait les mulets de la poste, et parfois l'on s'arrêtait auprès d'une source sur laquelle bètes et gens se précipitaient avec joie.

J'aperçus quelques petits champs de céréales. La moisson était déjà faite, on battait le blé. Le procédé est fort simple : au milieu du champ se trouve une aire ronde en maçonnerie ; le Corse y dépose les gerbes, sur lesquelles il fait passer des bœufs trahiant une grosse pierre. J'ai constaté ici que, contrairement aux prescriptions de la bible, on avait lié la bouche des bœufs qui foulaient les grains. Il y avait d'innombrables aires de cette espèce disséminées dans les champs, et tout près d'elles de petites granges carrées en pierre avec des toitures plates, mais pas un village. Ces aires rondes et ces maisonnettes grises, rangées de toutes parts autour de nous, produisaient dans ce désert un effet bizarre : on aurait dit des habitations de gnomes. Le Corse rit de bon cœur en entendant décrire la manière de battre le blé chez nous ; pour rien au monde il ne voudrait s'assujettir à ce travail de galériens.

Pendart tout mon voyage je n'ai pas rencontré un seul véhicule. De temps en temps on voyait passer un Corse à cheval, h fusil double en bandoulière, et l'ombrelle ouverte. On tire ici beaucoup de pigeons sauvages, et qui sait ? peutêtre mêîie.... des hommes.

Aprèj avoir traversé la petite rivière d'Ostriconi, nous uqus rapprochâmes enfin de la mer. En certains endroits, la côte s'abaisse à une centaine de pas du rivage, puis elle se relève brusqiement pour former de hautes falaises. Plus on avance

vers rile-Rousse, plus les montagnes deviennent puissantes. Ce sont les pics sourcilleux de la Balagne, cette terre promise des Corses, où coulent vraiment l'huile et le miel. Quelques-uns portent une belle couronne de neige, étincelante comme un pur cristal.

L'Ile-Rousse est là devant nous sur la plage. Voici les deux tours grises des Pisans ; et ces écueils rouges, ce sont les îlots qui ont donné son nom à la petite ville. Quelle idylle charmante au bord de la mer éclan^ée par les derniers feux du jour ! Là-haut des montagnes silencieuses, ici la mer tranquille, des oliviers tendant aux voyageurs leurs paisibles rameaux, une fumée hospitalière s'élevant des maisons.... je crois vraiment que je suis arrivé aux rivages enchanteurs du pays des Lotophages.

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