CHAPITRE VI
poésie. Sur le désir que j'en exprimai, notre Jean Sachs de Galvi appela quelques-uns des meilleurs chanteurs de la ville. On mit les souliers et les formes de. côté, et la petite société de chanteurs se réunit dans l'arrière-boutique, dont la fenêtre couronnée de fleurs donnait sur le golfe... ; les musiciens rapprochèrent les chaises, le maître prit la cetera, « ferma les yeux et chanta à gorge déployée... » Mais il faut que je vous présente MM. les artistes : et tout d'abord, le vieux cordonnier remplissant le rôle de Maître-chanteur ; puis, son jeune apprenti à qui, avec les principes de la chaussure, il enseignait l'art de la gracieuse Musica ; ensuite, un jeune homme élégant, attaché au tribunal de Galvi ; enfin un septuagénaire aux cheveux gris d'argent. Malgré son âge, le vieillard s'en donnait à cœur joie; mais il n'avait plus sa valeur juvénile, et comme les notes des voceri se prolongent beaucoup, il perdait quelquefois la respiration.
Alors commença la plus belle fête musicale que l'on vît jamais. Ils chantèrent ce que je désirais entendre, des sérénades et des vocerati ou lamenti, ces derniers surtout parce qu'ils me charmaient particulièrement par leur sombre beauté. Ils entonnèrent entre autres un vocero sur la mort d'un soldat, dont voici le sujet : Un jeune montagnard quitte père, mère, sœur, et part pour la guerre sur le continent. Bien des années s'écoulent ; il revient, comme officier, à son village, où personne ne le reconnaît. Il ne se découvre qu'à sa sœur, dont la joie est inexprimable. Il dit à ses parents de préparer pour le lendemain un dîner splendide qu'il se charge de bien payer ; et le soir venu, il prend son fusil, et va à la chasse, laissant dans sa chambre son havre-sac avec beaucoup d'or. A la vue de ces richesses, le père décide de donner la mort à l'étranger. Le crime horrible s'accomplit. Le jour suivant arrive ; midi se passe, et l'officier ne paraît point. Sa sœur en demande des nouvelles à la famille ; et, le cœur plein d'angoisse, elle découvre à ses parents que
l'étranger est son frère. Ils se précipitent tous dans la chambre, le père, la mère et la sœur,... et le voient baigné dans son sang. La sœur commence alors le lamenta. — L'histoire est vraie, comme le sont, en général, toutes celles qui forment le sujet des chants populaires corses. Le cordonnier me fit d'abord de l'événement un récit fort dramatique, corroboré par les gestes expressifs du vieillard ; puis il décrocha la cetera, et l'on entonna le lamento.
Comme je dis à ces aimables chanteurs que je traduirais leurs poésies dans ma langue et me souviendrais d'eux et de ce moment, ils me prièrent de rester le soir à Galvi, m'assurant qu'ils passeraient toute la nuit à chanter pour me faire plaisir ; que si, cependant, je voulais partir à tout prix, ils me conseillaient d'aller à Ziglia, où se trouvaient les plus habiles chanteurs de la Corse. « Hélas ! s'écria le cordonnier le meilleur est mort. Il chantait d'une voix si claire ! On aurait dit un oiseau. Il alla dans la montagne et devint bandit. Sa belle voix lui attira l'amitié des paysans qui le protégèrent longtemps contre les gendarmes. Mais à la fin on l'arrêta : on lui trancha la tête à Corte. »
Au milieu de ces contrées paisibles et désertes, je me croyais comme dans une mélodieuse oasis. Je notai Co détail : Calvi a vu naître deux des meilleurs poètes corses, l'abbé Giovan Battista Agnese (1611) et Vincenzo Giubega qui mourut à Ajaccio, où il était juge au tribunal, à l'âge de 39 ans (1800.) C'est avec raison que l'on nomme ce dernier l'Anacréon de la Corse. J'ai lu de lui quelques poésies erotiques : elles se distinguent par la grâce du sentiment. Il ne reste qu'un très petit nombre de pièces de ce poète, qui a brûlé de sa main la plupart de ses compositions. Sophocle dit que la mémoire est la souveraine des choses, et comme la muse de la poésie est fille de Mnémosine, je crois à propos de mentionner ici le fameux Giulio Guidi, de Calvi, que sa mémoire vraiment malheureuse fit passer, en 1581,