‹ Histoire des CorsesChapitre 246 sur 408 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

les confréries viennent l'enlever. Les parents et les amis accourent des villages voisins pour assister aux obsèques. Le convoi s'appelle corteo ou scirrata, mot qui a une certaine analogie de son avec l'allemand Schar (troupe), mais dont il est assez difficile d'expliquer l'origine. Une femme (c'est toujours la chanteuse ou poétesse, car elle réunit les deux qualités) conduit le chœur des pleureuses. Andarc alla scirrata se dit des femmes qui se rendent en troupe à la maison mortuaire. Quand il y a eu mort violente, on se sert de l'expression andare alla gridata, aller aux cris. En entrant, les pleureuses vont saluer la veuve, la mère ou la sœur du défunt, et restent une demi-minute la tête penchée sur la sienne. Puis une femme de la maison mortuaire les convie à entonner la plainte. Elles font cercle (cerchio ou caracollo) autour de la tola, se balancent, rompent et reforment la chaîne, en poussant des cris plaintifs qu'elles accompagnent des signes de la plus sauvage douleur.

Ces pantomimes ne sont pas les mêmes partout. En plusieurs endroits, le temps les a déjà fait disparaître ; ailleurs, il les a adoucies ; mais au fond des montagnes, et surtout dans le Niolo, elles persistent avec toute leur vieille énergie païenne, et ressemblent aux danses funèbres des Sardes. Elles sont d'un effet dramatique effrayant. Les femmes seules prennent part aux danses, aux complaintes, aux cris : leur chevelure dénouée, pareille à celle des Ménades, vole autour de leur sein ; leurs yeux étincellent de flammes ; leurs manteaux flottent en désordre ; et elles mènent leur ronde terrible, poussent des hurlements plaintifs, battent des mains, se frappent la poitrine, s'arrachent les cheveux, pleurent, sanglotent, se jettent sur la tola, se couvrent de cendre ;... puis les cris cessent tout d'un coup, et, comme les Sibylles, elles vont s'accroupir à terre, en silence, respirant avec effort, cherchant à se calmer. Il y a ici un contraste effrayant entre cette danse sauvage et le mort lui-même qui semble la

diriger du haut de la tola où il étend ses membres raidis. Dans les montagnes, les pleureuses se déchirent le visage jusqu'au sang, parce que, d'après une antique idée païenne, le sang est agréable aux morts et apaise leur ombre. Gela s'appelle raspa ou scalfitto.

Les pleureuses doivent être terribles à voir quand elles dansent autour d'un homme assassiné. Elles deviennent alors les sombres Euménides à la crinière de serpents, que nous dépeint Eschyle : « Elles tournoient avec d'affreuses contorsions, battent des mains, hurlent, entonnent leur hymne vengeur, et ce chant produit parfois un effet tel que, saisi d'épouvante, en proie aux angoisses du remords, le meurtrier se trahit lui-même. » Voici ce que j'ai lu : Un assassin eut l'audace d'aller, sous l'habit des Frères de la Miséricorde, tenir le cierge auprès de la bière de celui qu'il avait aidé à immoler. En entendant l'hymne vengeur, il se mit à trembler si fort que le cierge lui tomba des mains. — Dans les procès criminels, on regarde comme une charge grave le fait que le prévenu s'est troublé pendant ces complaintes... Ah ! il est plus d'un Corse qui ressemble à l'Oreste d'Eschyle, et dont la Pythie pourrait dire :

« Je vois, assis sur la pierre qui est le centre du monde, un homme chargé du poids d'un sacrilège ; c'est un suppliant. Ses mains dégouttent de sang ; et il tient un glaive

nu Aux pieds de cet homme, dorment, assises sur des

sièges, une inconcevable troupe de femmes... Que dis-je, des femmes? non, des Goigones.... Mais non, ce n'est point là la figure des Gorgones ; je les ai vues autrefois peintes dans un tableau, qui ravissaient le repas de Phinée. Celles-ci n'ont point d'ailes ; elles sont noires ; tout leur aspect inspire l'horreur. »

' Il règne dans la chambre un silence de mort. On n'en-

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