‹ Histoire des CorsesChapitre 247 sur 408 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

tend que le bruit de la respiration des pleureuses accroupies en cercle, enveloppées dans leur manteau, la tête penchée sur la poitrine, poignante image de la douleur : c'est ainsi que le vieil artiste hellène voile la face de celui dont il renonce à peindre l'immense affliction,

La nature n'a donné à l'homme que deux manières d'exprimer la douleur : le cri du sentiment qui éclate au moment où la force vitale déchaîne en quelque sorte tous ses esprits, et le silence profond où la force vitale va mourir épuisée.

Soudain, du cercle de ses compagnes une femme bondit pareille à une prophétesse inspirée, et entonne la complainte. C'est une poésie divisée en stances qu'elle déclame sur le ton d'un récitatif solennel, et chaque strophe se termine par un cri douloureux répété par le chœur, comme dans les tragédies grecques. C'est la chanteuse qui dirige le chœur et invente ou improvise les vers. En Sardaigne, ce rôle est généralement rempli par la femme la plus jeune. Ces poésies, où les éloges du défunt alternent avec les regrets et les excitations à la vengeance, sont presque toujours l'œuvre du moment.

Qu'il est singulier le contraste de la civilisation dans un pays où se produisent encore des scènes pareilles, qu'un abîme de trois mille ans semble séparer de noire société !

Qu'on se représente donc le mort sur la tola, les pleureuses accroupies sur le sol : une jeune fille se lève, le visage enflammé par l'inspiration. Comme Mirjam ou Sapho, elle chante des vers d'une grâce suprême, pleins des images les plus hardies ; et de son âme agitée débordent sans cesse de mélodieux dithyrambes exprimant ce qu'il y a de plus profond, de plus sublime dans l'humaine douleur ; et, après chaque strophe, le dih ! dih ! dih ! du chœur se fait entendre comme un plaintif hurlement. — Je ne sais si l'on peut trouver ailleurs dans l'existence une image où l'horrible s'allie au gracieux avec autant de profondeur poétique que

celle d'une jeune fille se dressant, comme une Euménide, sur le corps de son frère assassiné, étendu sur la tola avec ses armes, et jetant à la foule des rimes vengeresses, que la bouche d'un homme ne saurait rendre ni plus sanglantes ni plus féroces. La femme vit en Corse dans l'humble condition d'une servante ; et c'est elle qui s'y érige en juge, et c'est sur sa plainte, devant son tribunal, que les coupables sont poursuivis ! Gela me rappelle dans les Choéphores d'Eschyle ce passage du chœur des esclaves :

« Mon fils, la dent dévorante du feu n'anéantit pas le sentiment chez les morts. Après la vie, ils font éclater leur courroux. La victime pousse un cri de douleur, et le meurtrier voit son crime apparaître au jour ; et de toutes parts s'élèvent, retentissent les gémissements que doivent pousser les fils aux malheurs de leur père, de leurs aïeux ; les gémissements qui appellent la vengeance. »

Quelques-unes de ces illuminées, que je comparerais volontiers à la germaine Velléda, se sont rendues célèbres par leurs improvisations, comme Mariola délie Piazzole, par exemple, qui, au siècle dernier, dirigeait les chœurs funèbres, et dont les voceri étaient partout demandés, et Clorinda Franceschi de Gasinca. En Sardaigne, les pleureuses s'appellent piagnoni ou pre/iche, en Gorse voceratrici ou hallatrici. Ge ne sont pas toujours les directrices ordinaires du chœur qui chantent, mais bien des fois aussi les parentes du défunt, la mère, l'épouse et surtout les sœurs : même chez les personnes dépourvues de talent poétique, l'àme pleine de douleur déborde en plaintes naturellement éloquentes, et rend la langue sublime et les pensées hardies. La forme de ces complaintes étant, en outre, invariable, la femme corse s'y est toujours exercée avant que l'occasion se présente de les

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