CHAPITRE VII
composer pour les siens ; car les chants funèbres deviennent ici populaires comme d'autres poésies parmi nous.
Cette lugubre cantilènc s'appelle hallata (i) (strophe). On dit hallatare sopra un cadavere, chanter des strophes sur un cadavre. Vocerare signifie pousser des cris, et vocero cri, plainte. En Sardaigne la môme complainte porte le nom de titio ou attito. On dérive ce mot des dih ! dih ! dih ! soupirs douloureux par lesquels la directrice du chœur termine chaque strophe, et que répètent les pleureuses. Les Latins criaient atat, les Grecs otototoi, comme on le voit dans leurs tragédies ; et chez nous autres Allemands, la douleur violente s'exprime aussi quelquefois par ahtatata : chacun de nous peut s'en rendre compte lorsqu'il se brûle au doigt et qu'il bondit en le faisant claquer dans l'air.
Lorsque les confréries sont enfin venues pour enlever la bière, on entonne une nouvelle complainte ; alors le funèbre cortège se rend à l'église, où le mort reçoit la bénédiction ; puis, au milieu de chants plaintifs, on le transporte à sa dernière demeure. La cérémonie se termine par le banquet funèbre (convito ou conforto). Mais celui-ci est précédé d'un repas plus modeste, appelé veglia, offert à ceux qui veillent le cadavre, et chacun des confrères reçoit en outre un gâteau. Le conforto est donné aux parents et aux amis soit dans la maison mortuaire, soit au domicile de quelque membre de la famille, et tous sont instamment priés d'y assister. C'est un honneur pour le défunt que le banquet se fasse avec éclat, et
4) Le mot vient sans doute de ballo, et devait désigner à l'origine la danse funèbre, appelée aussi caracollo, que les pleureuses exécutent autour de la tola. On lit dans un vocero :
Grande fatemi lu cieciu, (cerchio) E majô lu caracolu !
{JSote de rauteur).
par le nombre des convives on juge de la considération dont il jouissait dans la vie. Souvent, à l'occasion de ce repas, on se livre à beaucoup de dépenses, et l'on distribue même du pain et de la viande dans quelques maisons. Les personnes en deuil s'habillent de noir, et l'homme laisse croître sa barbe. Le banquet se renouvelle parfois au retour de l'anniversaire des funérailles.
Tel est donc en Corse le culte des morts. Il s'est maintenu jusqu'à nos jours dans l'intérieur et au sud de l'île, comme un reste des antiques mœurs païennes subsistant au milieu du christianisme et d'accord avec lui. Quelle est l'antiquité de cette hallata ? Quand et d'où s'est-elle introduite dans le pays? C'est ce qu'il est difficile de savoir, et je ne me risquerai pas à le rechercher. Mais quelques rapprochements me semblent nécessaires.
L'expression de la douleur en présence d'un mort chéri est partout la même : on pleure, on se lamente, on rappelle ce qu'il a été dans la vie et l'amour qu'on lui portait. Les âmes passionnées éclatent en manifestations impétueuses, dramatiques, images parlantes de la douleur. L'éducation a imposé une règle, un frein aux hommes civilisés et empêché leurs sentiments naturels de se montrer dans toute leur véhémence. Il en est autrement chez l'homme inculte, chez l'enfant et chez celui qu'on appelle un homme du commun, qui, au milieu de notre civilisation, reflète encore la période épique de l'humanité. Si on veut se convaincre que des personnages d'épopée, des rois, des héros, des chefs de peuples montrent une douleur aussi violente que les Corses modernes dans leur hallata, on n'a qu'à lire Homère et la Bible, les chants de Firdusi et les Nibelungen. Esaû pousse de grands cris, et pleure pour la bénédiction qu'on lui a ravie. Jacob déchire ses vêtements en apprenant la mort de Joseph ; Job déchire ses vêtements, se rase la tête, se jette par terre et, comme lui, ses amis se lamentent, pleurent, déchirent leurs