CHAPITRE VII
si aimables et d'une si grande majesté, n'ont point été divisés dans leur mort même. Il étaient plus vites que les aigles, et plus courageux que les lions.
» Filles d'Israël, pleurez sur Saiil, qui vous revêtait d'écarlate parmi la pompe et les délices, et qui vous donnait des ornements d'or pour vous parer.
» Gomment les forts sont-ils tombés dans le combat? Comment Jonathas a-t-il été tué sur vos montagnes ?
» Votre mort me perce de douleur, Jonathas, mon frère, le plus beau des princes, plus aimable que la plus aimable des femmes. (Je vous aimais comme une mère aime son fils unique).
» Gomment les forts sont-ils tombés ? Gomment la gloire des armes a-t-elle été anéantie ? »
La complainte sur la mort d'Hector dans le dernier chant de l'Iliade est fort dramatique et ressemble tout-à-fait à une hallata chantée auprès de la tola. Ecoutons-la également :
« Quand le roi et le héraut, suivis de tout le peuple, sont arrivés dans le palais, ils déposent le corps sur un lit magnifique, et l'entourent de chanteurs qui entonnent l'hymne des funérailles ; les femmes y répondent par des gémissements. »
Andromaque commence sa plainte :
« Mon époux, tu as été retranché de la vie avant l'âge, et tu me laisses veuve dans nos palais. Et ce fils que nous avons eu tous deux, infortunés ! est encore enfant ; et je ne pense pas qu'il parvienne jamais à l'adolescence, car auparavant cette ville sera ruinée de fond en comble. Tu as péri, toi notre gardien et le rempart d'Ilion, toi le salut de nos chastes épouses et de nos petits enfants, qui bientôt seront emmenés captifs dans les profonds navires, et moi-même
avec eux. Pour toi, mon fils, ou tu me suivras, et tu seras employé à d'indignes travaux, et tu te fatigueras pour un maître impitoyable ; ou quelque Grec, te saisissant dans sa main, te précipitera du haut d'une tour, mort lamentable ! pour venger un frère, ou un père, ou un fils qu'aura tué Hector ; car un grand nombre de Grecs ont mordu la terre sous ses coups, et ton père ne se laissait pas fléchir dans les sanglantes batailles. Aussi tout le peuple le pleure dans Ilion. Tu as causé à tes parents une affliction inexprimable, Hector. Mais c'est surtout à moi que tu as laissé d'amères douleurs ; car tu ne m'as pas, en mourant, tendu tes mains de ton lit, et tu ne m'as dit aucune sage parole dont je puisse éternellement me ressouvenir en pleurant nuit et jour. » (1)
Ces plaintes sont suivies de sanglots et de pleurs, et toutes les femmes les accompagnent de leurs cris et de leurs gémissements. Puis, Hécube reprend ainsi :
(( Hector, Hector, le plus cher de mes enfants ; pendant ta vie tu as été aimé des dieux, et ces mêmes dieux ne t'ont pas abandonné après ta mort précipitée. Tous mes autres fils, qui sont tombés entre les mains d'Achille, ont été vendus au-delà des mers, dans les îles de Samos ou d'Imbre, et dans la barbare Lemnos. Et toi, depuis le moment fatal que sa cruelle épée a tranché ta vie, il t'a traîné sans cesse autour du tombeau de Patrocle, que tu lui as tué. Que lui ont servi ces cruautés inouies ? il n'a pas ressuscité son ami, et, par la faveur des immortels, tu m'es rendu aussi frais et aussi entier que si tu ne venais que d'être tué ; on dirait que c'est Apollon lui-même qui a terminé tes jours avec ses plus douces flèch-is. »
(4) Trad. de M. Dacier.
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A ces mots, elle se jette sur le corps de son fils et l'arrose de ses larmes ; et toutes les femmes redoublent leurs plaintes et leurs cris. Hélène continue alors :
(( Hector, vous avez toujours été celui de mes beaux-frères que j'ai le plus aimé. Hélas ! le funeste présent que Paris vous fit en m'épousant et en m'amenant à Troie ! Plût au ciel que je fusse morte le jour qu'il aborda nos côtes et qu'il se présenta à moi, semblable à un dieu ! Voici la vingtième année depuis que je l'ai suivi et que j'ai quitté ma patrie ; pendant tout ce temps-là, et au milieu de cette funeste guerre, non seulement je n'ai entendu de votre bouche ni le plus petit reproche, ni la moindre parole qui ait pu me blesser, mais encore, lorsque mes beaux-frères, mes belles-sœurs ou ma belle-mère s'emportaient contre moi (car pour le roi mon beau-père, il m'a toujours témoigné des bontés de père), vous les reteniez par vos paroles, et vous modériez leur colère par votre douceur. Voilà pourquoi je ne puis assez vous pleurer ; en pleurant sur vous, je pleure sur moi malheureuse. Quel cruel avenir pour moi ! je n'ai plus ni protecteur, ni ami daiis Troie ; ils me regardent tous avec abomination et avec horreur. »
« Elle accompagna ces plaintes d'un torrent de larmes, et une multitude infinie de peuple lui répondit par des gémissements et par des cris. y> (4)
Les Pélasges, les Grecs, les Phéniciens (particulièrement les Egyptiens), les anciens peuples d'Italie, les Etrusques, les Romains ont tous eu leurs chants funèbres, non moins que les Celtes, les Irlandais et les Germains. Il en est ainsi des peuples qui vivent actuellement à l'état de nature, en
(1) Tiad. de M« Dacier.
Amérique comme en Afrique ou dans les Indes. En Italie même, on trouve, en dehors de la Sardaigne et de la Corse, d'autres contrées ayant de pareilles coutumes funèbres, notamment dans le royaume de Naples.
Ainsi que l'a déjà remarqué Pietro Cirneo, le culte des morts, en Corse, ressemble beaucoup à celui des anciens Romains, lequel était incontestablement étrusco-pélasgique. Rome aussi avait ses pleureuses, prmficm (on les appelle toujours de ce nom en Sardaigne), et ses funèbres complaintes, nœjiias. J'ai cité une de ces nénies romaines : c'est le vocero sur la mort de Claude, ou plutôt la parodie qu'en a faite Sénèque. A propos des funérailles de Germanicus, Tacite parle, comme d'un ancien usage, des vers chantés alors pour célébrer les mérites du défunt, et provoquer les regrets et les larmes. Cette poésie s'appelait /es5?*5. C'est Is. ballata corse. Interdite en Grèce par les lois de Solon, elle fut condamnée à Rome, comme une coutume barbare, par la loi des Douze Tables, qui s'expriment ainsi : Mulieres gênas ne radunto, neve Icssiim funeris ergo hahento : millier faciem ne carpito.
L'usage du repas funèbre est également très ancien. J'attribue son origine à trois choses : au besoin de se restaurer après l'épuisement causé par Taffliction ; à l'honneur que l'on veut faire au défunt, en assistant à ce dernier festin, pour ainsi dire don::é par lui ; enfin au mystique symbole du manger lui-même, qui est comme le retour de la mort à la vie et montre que les personnes en deuil reviennent au commerce des vivants. Chez les Phéniciens, les Pélasges, les Egyptiens et les Etrusques, le repas funèbre se composait surtout de fèves et d'œufs : d'après les idées pythagoriciennes du vieux mysticisme oriental, ces deux aliments symbolisaient la force active et la force passive de la vie. L'usage de manger des fèves et des œufs à ces repas existe encore sur plusieurs points de la Sardaigne ; je n'ai pas entendu dire que
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cola se pratique en Corse. Cliez les Romains le banquet funèbre s'appelait Silicernium. Les Troyens affligés revenant des funérailles d'Hector se rendent à la maison de Priam où ils assistent à un festin solennel.
Les voceri corses (je vais en faire connaître quelques-uns) sont tous écrits en dialecte. C'est le trochée qui domine dans ces poésies, mais avec des interruptions assez fréquentes. Chaque strophe se compose de six vers, dont trois riment ordinairement ensemble, entremêlés de vers blancs ; parfois aussi tous les vers sont à rimes croisées. La gravité de cette mesure et la monotonie des rimes produisent le plus grand effet : il est difficile de trouver un rythme plus propre à exprimer la douleur. Les voceri se distinguent en tendres complaintes sur la perte d'un être chéri et en sauvages hymnes de vengeance. Ces chants jettent une vive lumière sur la nature des Corses : ils montrent combien leur âme est ardente et quelle est la violence de leurs passions. Si l'on songe que ces poésies sont presque toutes composées par des femmes, on éprouvera un sentiment d'effroi ; car la femme est destinée par la nature à traduire les plus douces émotions du cœur, à mitigcr l'âpre énergie de l'homme. Je ne sache pas que chez aucun peuple le hideux et le terrible soient devenus au même degré le fonds de la poésie populaire ; et c'est ici qu'éclate surtout la puissance de la poésie, puisque d'un souffle elle peut prêter à l'horrible une mélancolique beauté. La poésie corse est, en effet, capable des sentiments les plus tendres ; on y trouve la langue imagée d'Homère, comme celle des Psaumes et du cantique de Salomon. Simples et naturelles, ces pièces offrent le caractère d'improvisations, qu'on peut étendre à volonté ; et l'on y sent palpiter l'inspiration, l'ivresse du moment. L'ineffable candeur de certains voceri et leur touchan'e naïveté nous transporte dans un monde d'enfants, de bergers et de
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patriarches. Il n'j a point de génie de poète capable de trouver ces mots de la nature.
Afin que parmi les voix des peuples, que nous autres Allemands sommes habiles à discerner, cette voix plaintive puisse aussi se faire entendre, j'ai traduit, le plus fidèlement possible, quelques lamenii corses, et tâché d'en reproduire la forme et l'intonation. (1) On compare volontiers à des perles les beaux vers ainsi que les larmes d'une noble douleur. Ces chants funèbres de la Corse, je les appellerai ses coraux rouge-sang.
(1) L'auteur les a traduils en vers allemands avec un rare bonheur. Quant à nous, nous nous contenterons d'une fort modeste traduction en prose, que nous conseillons de passer, si on peut lire l'original.
VOCERÎ