A CORTE PAR LA BALAGNE
Je renonçai à faire un voyage le long des côtes de l'arrondissement de Calvi, où les golfes de Galeria et de Girolata et ceux plus grands de Porto et de Sagone pénètrent profondément dans les terres. Ces contrées sont en grande partie incultes, et les chemins y sont affreux.
Je pris la poste de Calvi à Corte, et me disposai à parcourir la Balagne, riche province appelée, comme je l'ai dit, le jardin de la Corse. C'est une vallée splendide, entourée de pics gigantesques, dont plusieurs, comme le Tolo et le puissant Monte-Grosso, sont couverts de neiges éternelles ; et au flanc de ces montagnes, aux formes superbes, qui feraient les délices d'un paysagiste, s'élèvent une foule de villages que l'on peut embrasser du regard, Santa-Reparata, Muro, Belgodere, Costa, Speloncato, Feliceto, Nessa, Occhiatana, antiques sièges de la noblesse et des caporali, tout pleins encore des souvenirs du passé. C'est là que dominaient jadis les marquis de Malaspina, Seigneurs de Massa et de la Lunigiane, dont parle Dante lorsque, rencontrant Conrad Malaspina au Purgatoire, il lui dit :
.... Per li vosiri paesi Giammai non fui : ma (love si dimora Per tulla Europa, ch'ei non sien palesi ?
La f'ama, clie la voslra casa onora, Grida i signori e grida la contrada ; Si che ne sa chi non vi fu ancora. (1)
A partir de 1019, cinq comtes de cette puissante famille vinrent successivement gouverner la Corse : ce furent Guglieimo, Ugo, Rinaldo, Isnardo et Alberto Rufo. Leurs nombreux descendants, divisés en plusieurs branches, se répandirent sur tout le territoire italien. En Balagne, ds fondèrent Speloncato.
La constitution de la Terre de Commune ayant dans la suite privé les barons de tout pouvoir, il se tint en Balagne, notamment à Campiolo, de fréquentes assemblées populaires. L'Historien corse cite le fait suivant qui se passa dans une de ces réunions et qui mit en pleine lumière la mâle énergie de Rinuccio délia Rocca : Son fds, âgé de 14 ans à peine, chevauchait par les champs, lorsque son cheval se cabra soudain et l'abattit sur la lance que l'écuyer portait derrière lui. On le ramena mourant à son père qui haranguait le peuple. Rinuccio, sans s'émouvoir à ce spectacle, continua d'exciter les Corses contre les Génois. Cette impassibilité de Spartiate, l'héroïsme de Gaffori sous les murs de Corte, celui de Leoni à la tour de Nonza rappellent ce trait de la vie de Xénophon : l\ était un jour occupé à sacrifier aux
(1) Votre terre par moi ne fut pas visitée ; Mais est-il un seul coin de l'Europe habitée, Où n'ait pas votre nom étendu son essor ?
La gloire où s'éleva votre race honorée Signale les Seigneurs autant que la contrée, Et les connaît celui qui ne les vit encor.
Dante. Purgatoire, ch. VIIL (Trad. deL. Ratisbonne).
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dieux, quand il reçut la nouvelle que son fils Gryllus venait de tomber sur le champ de bataille ; le père consterné déposa aussitôt la couronne qui ornait ses tempes ; mais comme on ajouta que son fils était mort en brave, il la remit sur sa tête et continua tranquillement le sacrifice.
J'ai trouvé en Balagne plusieurs champs de céréales, où l'on avait déjà fait la moisson, spectacle consolant en Corse. Cette province offre d'ailleurs partout de riches plantations de châtaigniers, de noyers, d'amandiers et d'oliviers, particulièrement aux environs des villages où l'on voit aussi beaucoup de jardins de citronniers et d'orangers.
Une bonne route carrossable mène jusqu'au pied des montagnes ; et de toutes parts on jouit d'une vue splendide sur ces hauteurs rangées en amphithéâtre ou sur la mer. Muro et Belgodere sont les deux plus remarquables villages de la Balagne. Ce dernier surtout est, comme son nom l'indique, heureusement situé, et c'est autour de lui que s'étend la véritable région de l'arbre de Pallas.
On prétend qu'il n'y a point de contrée en Italie où l'olivier devienne aussi grand qu'en Balagne. Il a en effet ici des dimensions, une abondance de feuillage et une fécondité extraordinaires. Aussi fort que le hêtre, il peut, aux heures les plus chaudes du jour, abriter le voyageur sous ses paisibles ombrages. Que l'on doit aimer l'olivier ! Il est moins imposant que le platane ou le chêne ; son tronc, ses feuilles étroites, allongées et d'un vert grisâtre rappellent notre saule ; mais outre sa richesse, il possède un poétique reflet de la civilisation humaine. Assis à l'ombre d'un gris olivier au bord de la mer, on se prend à rêver du pieux Orient ensoleillé, où notre imagination est comme chez elle depuis que notre mère, mettant sous nos yeux une Bible ornée de gravures, nous parla de Jérusalem et de son jardin d'oliviers. Que de fois nous est apparue l'image de ce mélancolique jardin î L'olivier nous envoie aussi un doux écho de la
poésie des Hellènes et des sages paroles de Minerve : il nous transporte au pays d'Homère, de Pindare et d'Eschyle, parmi les Muses et les Divinités de l'Olympe. C'est un arbre helléno-chrétien et pour cela doublement cher à nos cœurs. Plus précieux que le laurier, il est laimable symbole de la paix et du bonheur ; et c'est un de ses rameaux verdoyants que nous devrions, avant toute chose, demander aux dieux immortels. Le ciel nous prodigue tout ici-bas, le laurier, le myrte, la ronce et le cyprès : acceptons-les humblement de sa main.
Il y a, en Balagne, plusieurs sortes d'oliviers, les sabinacci (sabins), les sarrmeni (sarrasins) et les genovesi (génois), ainsi appelés d'après leur origine, comme de nobles familles de seigneurs. Les genovesi sont les plus communs. On attribue leur introduction à Agostino Doria, qui força, dit-on, les insulaires à en faire de grandes plantations. C'est donc là un pacifique monument de la domination génoise. A quelle époque l'olivier a-t-il été introduit en Corse? C'est ce que je ne saurais préciser. Dans l'épigramme que j'ai rapportée, Sénèque regrette de ne pas y voir le don de P allas. Il me semble à peine croyable qu'avant l'arrivée de Sénèque, l'île ne possédât point d'oliviers. De nos jours, les oliviers corses ont la réputation de braver les intempéries mieux que ceux des autres contrées ; c'est A. de Humboldt qui leur a décerné cet éloge. Ils n'exigent pas de grands soins : on leur coupe les branches les plus vieilles, et l'on pioche au pied de l'arbre en y déposant un peu de fumier. On ramasse les olives à mesure qu'elles tombent. Vingt livres d'olives donnent cinq livres d'huile claire. On la met dans des jarres où elle reste jusqu'au mois de mai. L'olivier produit une récolte abondante tous les trois ans.
Les oiseaux se chargent de transporter et de répandre les noyaux aux quatre vents, et l'île se couvre ainsi, dans les vallées et sur les montagnes, de bois d'oliviers sauvages, qui
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n'attondent que la greffe pour fructifier. En i820, on a, je ne sais comment, compté le nombre de ces arbres : il s'élevait, parait-il, à douze millions. De nos jours, les contrées de l'île les plus riches en oliviers sont la Balagne, le Nebbio et les environs de Bonifacio.
Je quittai la Balagne au village de Novella. De là on s'enfonce vers les montagnes et, pendant deux heures, la voiture roule au milieu de gorges étroites ou sur des collines pierreuses et stériles, sans qu'on aperçoive un seul lieu habité, jusqu'à Ponte-alla-Leccia, dans la vallée du Golo, point de jonction des grandes routes de Calvi, d'Ajaccio et de Bastia. Le voyage se poursuit alors au sein d'une vallée charmante. A droite s'élève la région pastorale dn Niolo, qui forme actuellement le canton di3 Calacuccia ; elle ressemble à un coquillage colossal. Entourée des plus hautes montagnes de la Corse, où se trouvent les lacs de Nino et de Greno, cette remarquable province est une forteresse naturelle, qui ne s'ouvre que sur quatre points : Vico, Venaco, Galvi et Gorte. On descend de là à cette dernière ville par une rampe fort raide, la Scala di Santa Regina. G'est dans le Niolo qu'on voit les Gorses les plus vigoureux, des bergers aux mœurs patriarcales et conservant les antiques traditions.
Sur la route de Gorte on rencontre plusieurs localités important s, entre autres Soveria, patrie de Gervoni. Ge fut Thomas Gervoni qui délivra, au couvent de Bozio, Paoli assiégé par Matra. On doit se rappeler qu'il était l'ennemi de Pasquale, et que sa propre mère lui mit, en cette occasion, les armes à la main, le menaçant de le maudire s'il ne courait sauver le général.
Le fils de Th. Gervoni fut ce brave ofticier qui, au siège de Toulon, recueillit ses premiers honneurs militaires à côté de Bonaparte, et se distingua ensuite à Lodi. Commandant à Bome en 1799, il en était devenu la terreur. Ge fut lui qui annonça au pape Pie VI que sa domination temporelle était
finie et qu'il fallait se préparer à quitter le Vatican. Valéry raconte qu'aux Tuileries ce même Cervoni alla un jour saluer Pie VII à la tête de plusieurs généraux : son bel organe et sa pure prononciation italienne frappèrent le pape qui lui adressa à ce propos des paroles très flatteuses. « Santo Padre, dit alors le général, soïio quasi Italiano. — Oh ! — Sono Corso. — Oh ! Oh ! — Sono Cervoni. — Oh, oh, oh ! » et à ce souvenir, le Saint-Père recula jusqu'à la cheminée. En 1809, près de Ratisbonne, le général Cervoni eut la tête emportée par un boulet de canon.
Non loin de Soveria est Alando, illustré par Sambucuccio, ce nouveau Lycurgue qui posa les fondements de la démocratie corse. On montre encore les restes, à peine visibles, du château qu'il habitait. Quatre cents ans après lui, l'un de ses descendants devint vicaire de l'île (1466). Ce fut dans ces vdlages et notamment à Omessa, tout près de là, que résidèrent beaucoup de Caporali. Appelés par la démocratie de Sambucuccio à défendre les droits des communes, ces tribuns Unirent par succomber à la soif des honneurs et du pouvoir, cause ordinaire de la ruine des meilleures institutions : à l'exemple des seigneurs, ils se firent les tyrans du peuple qu'ils auraient dû protéger. Déjà Filippini se plaignait que, de son temps, les Caporali fussent devenus les plus sanglants fléaux du pays.
Autour d' Alando s'élèvent de magnifiques bois de châtaigniers ; et aux flancs de ses montagnes incultes paissent de noirs troupeaux de brebis et de chèvres, dont la laine sert à faire le pelone ; mais le pays est pauvre.
Après avoir franchi le col d'Alluraia, très haute montagne située entre le Golo et le Tavignano, on descend à Corte par une route excellente.