LA VILLE DE CORTE
L'arrondissement de Corte, situé au centre de l'île, comprend 45 cantons et il3 communes, en tout 55,000 habitants. Le chef-lieu lui-même ne compte que 5,000 âmes.
La position de Corte est superbe : placée avec sa haute citadelle inexpugnable au milieu d'un vaste amphithéâtre, la ville a un grand air de noble gravité. Les hauteurs qui l'environnent affectent les formes les plus diverses. Plus basses au nord, et généralement arrondies, elles sont couvertes de bois et de champs de blé. L'été leur a donné une teinte brune. Ce sont les dernières ramifications des montagnes qui font le partage des eaux entre le Golo et le Tavignano, et séparent les vallées du Niolo et du Tavignano. C'est au point de jonction du Tavignano et de la Restonica que se trouve Corte. Trois âpres sommets commandent l'entrée de cette vallée montueuse, où les deux rivières, se frayant un passage par des gorges profondes, roulent avec fracas sur des débris de roches éparses leurs flots confondus. On les traverse sur deux ponts en pierres.
La basse ville n'a qu'une rue importante {le Corso) ouverte depuis peu. Là aussi je fus surpris du caractère idyllique du paysage ; et c'est en général le cachet particulier des villages corses : on s'y croirait dans la contrée la plus lointaine, et comme séparé du reste des hommes.
La ville se recommande par les souvenirs du passé. Elle
servit jadis de résidence aux rois maures, et grâce à sa position centrale, elle eut de tout temps une grande importance dans l'île : par sa forte citadelle elle y décida souvent du succès de la guerre.
Cette acropole de la Corse s'élève sur un roc abrupt et hérissé qui domine le Tavignano. Les murailles, les tours, les vieilles maisons qui les environnent, tout est noirci, rongé par le temps, ébréché par un combat continuel. Plus souvent que Belgrade, ce château a été assailli et défendu avec acharnement. C'est Vincentello d'Istria qui, dans les premières années du quinzième siècle, commença à lui donner la forme qu'il présente de nos jours. On y montre encore le créneau où les Génois attachèrent le jeune Gaffori, pour obliger son père à suspendre le feu contre la citadelle.
Le nom de Gaffori est le plus bel ornement de Corte, et sa petite maison le plus noble édifice de la ville. En l'absence du héros, les Génois essayèrent un jour.de s'emparer de son épouse. C'était un de leurs artifices ordinaires : ils retenaient en otages les familles des Corses qu'ils redoutaient le plus, afin de combattre le patriotisme par les sentiments naturels. La femme de Gaffori se retrancha dans sa demeure et, le mousquet à la main, elle s'y défendit plusieurs jours avec quelques amis accourus à son aide. Mais le danger devenait toujours plus pressant, et déjà de toutes parts on lui conseillait de se rendre. Elle fit alors porter un baril de poudre dans une chambre souterraine et, saisissant une mèche allumée, elle jura de faire sauter la maison, si on cessait le feu contre les assaillants. Ses amis continuèrent la résistance, et Gaffori arrivant à la tête d'une troupe de Corses délivra son épouse. Après l'assassinat du général, cette femme héroïque appela son jeune fils, celui-là même que les Génois avaient attaché aux remparts, et elle lui fit promettre qu'il vengerait son père, et vouerait une haine éternelle aux Génois. Cela rappelle le serment d'Annibal.
En 1768, la maison de GafTori servit de demeure h Charles et à Letizia Bonaparte : c'est donc dans ses murs que lut conçu Napoléon; elle était bien digne de cet honneur.
Une foule de souvenirs historiques se rattachent à une autre construction, \e Palazzo di Corte, qui fut la résidence de Paoli et le siège de son gouvernement. On y voit son ancien cabinet de travail, pauvre et simple, comme il convenait au législateur des Corses. Le grand homme en avait, dit-on, barricadé la fenêtre pour se garantir contre les balles des assassins ; les volets y sont en effet encore doublés de liège. L'assemblée nationale corse lui avait décrété une escorte de 24 hommes ; c'est ainsi que les démocraties de la Grèce donnaient autrefois des gardes à leurs défenseurs. Il avait en outre toujours des chiens auprès de lui pour le garder. Frédéric le Grand aimait aussi à s'entourer de ces animaux ; mais c'étaient des chiens d'agrément, des bichons, des levrettes et d'autres jolis lévriers.
La chambre où se réunissait l'ancien Conseil des Neuf possède une curiosité remarquable : ce sont les colonnes destinées, dit-on, à soutenir le dais d'un trône. Un trône et Paoli, est-ce croyable ?... Le grand champion du peuple aurait-il aspiré aux honneurs royaux ? Voici pourtant ce qu'on raconte : On vit un jour placer un trône dans le palais du gouvernement. Il était en damas rouge cramoisi avec des franges d'or et portait, au-dessus des armes de la Corse, une couronne d'or arrangée de manière à surmonter la tète de Paoli assis. Des deux côtés se trouvaient pour les Nmf des sièges plus bas. Le Conseil d'Etat était un jour en séance, lorsqu'une porte s'ouvrant tout à coup, Paoli entra dans la salle, la tête couverte, l'épée à la ceinture, et se dirigea vers le trône. Il s'éleva au sein du conseil un murmure général.... Jamais Paoli n'alla s'asseoir sur le trône.
Je trouve le récit confirmé par tant de témoignages, que je n'ose presque pas le révoquer en doute. S'il en était réelle-
ment ainsi, cela prouverait, hélas ! une fois de plus que nul n'est exempt de faiblesse, qu'aucun mortel ne peut répondre de se maintenir toujours à l'abri des atteintes de la vanité.
Des ennemis ont reproché au chef des Corses d'aspirer à la dignité royale ; en cela ils lui font injure, et ils sont démentis par l'histoire. Il voulait peut-être par ces apparences de royauté rehausser l'éclat de son pays aux yeux des nations étrangères, et il ne faut pas oublier d'ailleurs que la Corse a toujours eu le titre de royaume. Jamais Paoli ne fit étalage d'un faste princier. Comme les membres de son gouvernement, il portait le vêtement national en drap corse, et vivait de la vie simple des paysans. Les chefs ne se distinguaient du peuple que par leurs lumières. Ce n'est que pour montrer en quelque sorte à la France les signes extérieurs d'un gouvernement régulier, que Paoli assigna aux conseillers d'Etat un costume officiel aux couleurs nationales, l'habit vert à galons d'or ; et il le revêtit lui-même avec eux le jour où des officiers français parurent à Corte pour la première fois. On voulut leur présenter sous des dehors imposants les autorités du pays. C'était un sacrifice fait à l'étiquette française, chose toujours regrettable : Paoli ne se croyait donc plus au-dessus des vaines apparences et sacrifiait l'égalité démocratique à quelques galons. Ce détail pourra sembler peu important en soi ; mais il donne à réfléchir : le temps finit par rendre essentielles des distinctions qui, à l'origine, ne l'étaient point, et il s'en dégage une influence pernicieuse qui, à la longue, dégrade toute noblesse et ternit toute pureté. La société humaine est ainsi faite que ses plus sublimes phénomènes n'apparaissent que là où elle lutte pour un haut idéal. Ce qui en Corse m'a souvent rempli de tristesse, c'est la pensée que les efforts héroïques de son peuple pour conquérir la liberté soient restés complètement stériles ; que la terre de Sampiero, de Gaff'ori et de Paoli soit aux mains de la nation la plus vaine du monde.