‹ Histoire des CorsesChapitre 282 sur 408 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Mais il serait bien plus pénible d'avoir à constater que le gouvernement de Paoli, miné par un mal intérieur, finit par succomber aussi h l'égoïsme vulgaire ; pour moi, du moins, je suis convaincu qu'il lui eût été impossible de se soustraire à cette destinée commune : la vraie liberté ne vit que d'utopies, et ce n'est qu'à certains moments solennels de leur existence que les peuples paraissent capables de la posséder.

Un jour Paoli reçut dans ce palais une pompeuse ambassade. Voici à quelle occasion : un navire tunisien s'était échoué sur les côtes de Balagne, et le général avait non seulement rendu tout leur avoir aux naufragés en leur faisant l'accueil le plus amical, mais il avait même chargé deux de ses officiers de les reconduire auprès de leur souverain. Le bey, par la bouche de son ambassadeur, en exprima au chef des insulaires toute sa gratitude, et lui donna l'assurance qu'il resterait toujours l'ami de sa personne et de son peuple, et que jamais Corse ne souffrirait d'injure dans ses Etats. L'ambassadeur s'agenouilla devant Paoli, et lui dit en portant la main au front : « // betj ti saluta e ti vuol hcne. » Il lui amena en même temps un cheval superbement harnaché, deux autruches, un tigre, un sabre orné de diamants ; et, après avoir passé quelques jours à Corte, il s'en retourna dans son pays.

Tout près de Corte se trouvent les ruines du vieux couvent de Franciscains qui joua un rôle si important dans l'histoire de l'île : c'est en effet dans son église qu'au temps de Paoli se réunissait le parlement national, et du haut de sa chaire que tant de patriotes prononcèrent leurs ardents discours. On fit dans ce temple plus d'un sacrifice à la liberté, dont le nom n'était certes pas dans la bouche de ces orateurs un mot vide de sens. Ceux qui l'invoquaient alors savaient mourir pour elle. En 1793, les Corses s'assemblèrent devant ce cloître. Les temps étaient orageux : Paoli, accusé de haute trahison, venait d'être appelé à la barre de la

Convention française. Pozzo-di-Borgo, l'ennemi implacable de Napoléon, et né comme lui à Ajaccio, grimpa sur un arbre, et prononça un discours enflammé pour défendre le général ; et le peuple déclara infâmes les furieux clubistes Arena et les Bonaparte, accusateurs de Paoli.

En se promenant de nos jours au milieu de cette paisible petite ville où quelques habitants de pauvre apparence se tiennent à l'ombre des ormeaux, et semblent vouloir passer leur vie dans un vain rêve, on ne se douterait pas que dans ce coin obscur s'établit, il y a cent ans, la politique la plus sage et la plus éclairée.

C'est là aussi que Paoli fonda une université et créa la première imprimerie et le premier journal corses. Cette école devait répandre la civilisation et la science, comme un torrent de lumière, sur les montagnes et dans les vallées, et en chasser la barbarie du moyen-âge. Elle forma un grand nombre d"hommes de mérite, surtout des avocats, qui sont en général les écrivains de ce pays. Charles Bonaparte, père de Napoléon, y fit ses premières études de droit. La nouvelle institution disparut avec la liberté. Paoli, à son lit de mort, assigna une rente annuelle pour l'entretien de son université ; elle ne fut rétablie qu'en 1836. Elle possède un directeur et sept professeurs; mais elle est loin de prospérer. De bonnes écoles professionnelles répondraient peutêtre mieux qu'un pareil établissement académique aux besoins réels du pays.

J'ai rencontré parmi les Corses des personnes très éclairées, et à Corte même j'ai fait la connaissance d'un homme dont la profonde connaissance des littératures méridionales me remplit d'étonnement. C'était le fils d'un de ces braves capitaines qui, après la bataille de Pontenovo, continuèrent la lutte jusqu'au dernier moment et que j'ai déjà nommés. Sa mémoire était prodigieuse : il savait par cœur les plus beaux passages des principaux auteurs italiens, français et latins,

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