CHAPITRE III
du Rotondo, d'où elle s'élance en impétueuse cascade. Une gorge horrible et profonde sert de lit à ce beau torrent : aux environs de Gorte, le ravin est assez large et bordé de châtaigniers et de noyers ; mais plus loin, vers la montagne, il se resserre et les eaux coulent entre deux noires rives abruptes qui se dressent à pic, comme de hautes murailles, au milieu d'une antique forêt de pins et de sombres mélèzes.
Le mulet gravit d'un pied sur les plus étroits sentiers au bord des précipices, et souvent l'on frémit en regardant le gouffre au fond duquel la Restonica roule ses ondes écumantes. Quand le soleil commença à monter à l'horizon, un bois magnifique m'accueillit sous ses épais ombrages. J'admirai ces géants de la végétation, le pin au large toit de feuilles vertes, le mélèze qui, pareil à un cèdre noueux et puissant, s'élève vers le ciel en étendant au loin ses riches rameaux. Autour des troncs croissent les plantes sauvages qui ornent les jardins de ces forêts, des bouquets de buis, de sveltes éricas et du myrte en fleur. Les simples abondent sur toutes les montagnes de la Corse ; ils nous pénétraient ici de leurs suaves parfums.
Mon guide me précédait. J'éprouvais parfois une certaine appréhension, car j'étais seul avec lui au milieu de ce désert de bois et de rochers, et de temps en temps il se tournait vers moi en me jetant un fauve regard. C'était un homme à l'aspect sinistre ; ses yeux ne disaient rien de bon. Je ne sus que plus tard que sa main était souillée de sang.
On voyage pendant des heures au milieu de ces pittoresques solitudes sans entendre d'autre bruit que le murmure des eaux coulantes, les cris des faucons, et de loin en loin le sifflet aigu d'un berger qui appelle ses chèvres.
Les pâtres habitent çà et là dans des grottes ou des cabanes sur les flancs du Rotondo, et leurs troupeaux grimpent souvent jusqu'à la crête de la montagne. Les dernières bergeries se trouvent dans une grotte à plus de 5,000 pieds au-dessus
du niveau de hi mer. Ces singuliers établissements ont tous des noms particuliers.
Après un voyage de trois heures, nous arrivons à la Rota del Dragone (la roue du Dragon). Des bords du ravin je m'avance à cheval vers le torrent, et vois devant moi une sombre caverne enfumée, profondément creusée dans le roc et dont la voûte se compose d'énormes blocs de granit. A quelques pas de là, la Restonica passe furieuse et mugissante entre des monceaux de décombres, et tout autour s'élèvent des roches bizarres et une forêt touffue. Devant la grotte sont rangées en demi-cercle des tas de pierres pour servir de bancs de repos, et à l'intérieur brûle un grand feu autour duquel est accroupie toute la famille des pasteurs. Une femme à l'air misérable, assise auprès de l'âtre, raccommode un vêtement, et, à ses côtés, un enfant malade de la fièvre est enveloppé dans une noire couverture en poil de chèvre qui ne laisse voir du pauvre petit que la pâle figure aux yeux ardents et curieux.
Le berger sortit de la grotte ; il m'invita amicalement à descendre de cheval et à prendre du lait et du fromage frais. J'acceptai avec reconnaissance, et visitai l'intérieur de ce singulier ermitage. La grotte s'enfonçait bien avant dans la montagne, et pouvait contenir un troupeau de 200 chèvres et brebis, que le berger y menait tous les soirs pour les traire. Elle ressemblait tellement à l'antre de Polyphème, qu'Homère semble vraiment l'avoir prise pour modèle de sa description. Tout s'y retrouvait, même les rangées de vases de lait et plus de cent fromages plats et ronds, posés sur des feuilles vertes. Il ne manquait que Polyphème : quelque terrible et sauvage que parût, en effet, mon hôte avec ses vêtements tout hérissés de poils, c'était l'hospitalité personnifiée.
— Est-ce que les bandits de la montagne viennent parfois vous visiter, demandai-je à mon Troglodyte ?
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— Oui, certes, quand ils ont faim. Voyez-vous cette pierre où je suis assis ? Il y a deux ans, deux sbires vinrent par ici chercher Serafino ; mais le bandit, marchant ;i pas de loup, les surprit, la nuit, à cette même place, et avec deux coups de stylet il les rendit muets pour toujours ; puis il se perdit de nouveau dans les montagnes.
Mon guide m'engagea à me remettre en route. Je remerciai donc le berger, et sautant sur ma monture, je partis non sans frémir.
Nous traversâmes la Restonica, et alors le chemin devint toujours plus raide et plus pénible. Enfin, après deux heures de marche, tout trempé par la brume, j'arrivai, pendant un superbe orage, à la dernière station des bergers du Rotondo, où je devais passer la nuit. Elle est située au-dessous de la crête et s'appelle Codi-mozzo.
J'avais beaucoup entendu parler de ces cabanes, et parmi les sauvages montagnes où je voyageais, je m'attendais bien à trouver des habitations un peu étranges, comme les petites huttes agrestes perdues dans les bois de pins ou sur les penchants nébuleux des Alpes.
Au milieu d'une pluie fine, accompagnée d'éclairs et de tonnerre, je grimpai donc avec ma mule par ces pénibles sentiers ; il n'y avait autour de moi que des débris de pierres gigantesques, des blocs de granit entassés pêle-mêle au flanc d'une grande et sombre masse rocheuse, de forme conique, où régnait la solitude et la désolation, et de cet amas confus s'élevait une légère colonne de fumée. La teinte grise des nuages chargés de pluie, la lumière mate des éclairs, les éclats répétés de la foudre, les mugissements de la Restonica et la profonde mélancolie des montagnes, tout disposait mon âme à la tristesse.
Quelques mélèzes, tourmentés par l'orage, dominaient le bord abrupt d'un ravin nu, à travers lequel la Restonica s'avançait en cascades écumantes. Il ne s'ofl'rait à
mes regards que des rocs sauvages avec une échappée sur le vallon brumeux que je venais de quitter. Mon guide me montra les cabanes, et je les cherchai longtemps des yeux. Je les découvris enfin parmi les pierres : c'était le plus étrange établissement de pasteurs que l'on pût imaginer.
Qu'on se figure quatre maisons d'une architecture toutà-fait primitive, faites avec moins d'art peut-être que les habitations des termites ou des castors. Chacune d'elles se compose de quatre murs en pierres sèches d'environ trois pieds de haut, lesquels soutiennent une toiture de poutres et de planches enfumées, assujetties par de grosses pierres. Une ouverture pratiquée à la façade sert d'entrée, et c'est par là et par les fentes du toit et les crevasses des murs que la fumée cherche à se frayer un passage. Entre la façade et les tas de pierres rangées autour d'elle en guise de bancs, s'étend une petite place où sont les récipients du lait et, dans un coin, le palo, grande perche à plusieurs fourches servant à suspendre la marmite, de longues tranches de viande de chèvre et des vêtements.
Quand j'approchai de la cabane, deux chiens au poil hérissé bondirent vers moi, et toute la famille des pasteurs, hommes et enfants en guenilles, sortit en rampant de sa tanière pour jeter un regard inquisiteur sur l'étranger. Au miheu de ces roches désolées, ils produisaient un effet étrange avec leur brun manteau velu sur les épaules, leur bonnet rouge sur la tête et leur visage de bronze encadré par une barbe noire.
Je leur criai : « Amis, accordez-moi l'hospitalité ! Vous avez devant vous un étranger, qui a passé les mers pour visiter les bergers de Godi-mozzo.
— Evviva ! henvenuto! me répondirent-ils avec amitié.
— Entrez dans la cabane, me dit ensuite quelqu'un de la troupe ; et séchez-vous au feu ! il fait chaud là-dedans.