CHAPITRE III
Je pénétrai, non sans peine, par la porte étroite, désireux de connaître l'intérieur de cette curieuse habitation. C'était une chambre très obscure, qui pouvait avoir 14 pieds de lang et \0 de large. On n'y voyait ni ustensiles, ni sièges ni table, rien que le sol noir et nu, les murs noirs et nus, et partout une fumée épaisse, intolérable, que dégageait un feu de bois de pin. A terre, contre l'un des murs, brûlait un tronc d'arbre énorme au-dessus duquel une marmite était suspendue.
Angelo, mon hôte, étendit la couverture que j'avais apportée, et me donna la place d'honneur, aussi près que possible du feu. Bientôt nous fûmes tous là accroupis en cercle, le berger, sa femme, trois petites filles, un garçon, mon guide et moi : la cabane était pleine. Cependant Angelo jeta dans la marmite quelques tranches de viande de chèvre sèche, et Santa, son épouse, alla chercher du fromage et du lait. La table était bien rustique : une planche sans rebords, de trois pieds de long, posée à terre. Santa y mit une grande jatte en bois, pleine de lait, un fromage plat et du pain.
— Mangez, me dit-elle ; mais n'oubliez pas que vous êtes parmi de pauvres pasteurs ; ce soir, nous vous donnerons des truites, car mon fils est allé en pêcher.
— Prends le broccio, dit Angelo ; c'est ce que nous avons de mieux, et vous le trouverez bon.
J'étais curieux de connaître le hroccio, que j'avais déjà entendu vanter à la ville, comme la plus grande friandise du pays, et la fine fleur de l'industrie des bergers. Santa apporta une petite corbeille en jonc, de forme ronde, qu'elle découvrit en me la présentant. Elle contenait un hroccio aussi blanc que la neige. C'est une espèce de gâteau fait avec du lait de chèvre caillé : pris avec du rhum et du sucre, il est vraiment délicieux. A Cortc un hroccio se vend de 4 à ^ francs.
Nous trempions bravement dans le hroccio nos cuillères en bois;... mais la femme et les enfants s'abstenaient, selon
l'usage, de prendre part au repas. Accroupi à terre auprès du feu dans cette étroite cabane toute remplie de fumée, ma cuillère en bois à la main, au milieu des figures sauvages et curieuses qui m'entouraient, j'eus l'idée bizarre de faire devant mes hôtes l'éloge de la vie des pâtres de la montagne, qui se contentent du produit de leurs troupeaux, et ne connaissent ni les misères du tien et du mien ni les soucis dorés des villes.
— Vita povera ! vita miserabile ! me dit le brave berger en hochant la tête. Et il avait bien raison. Ces gens mènent, en effet, une vie misérable. Pendant quatre mois de l'année, mai, juin, juillet et août, ils demeurent dans ces huttes, privés de tout ce qui rend la vie vraiment humaine. Dans leur monde, il n'existe d'autre variété que celle que présentent les éléments : la tempête, les nuages, les ondées, la grêle, le froid, la chaleur ; le soir ils n'ont d'autre distraction qu'une triste romance, un lamento chanté sur le chalumeau, quelque lugubre histoire de bandits racontée au coin du feu, la vue d'un mouflon ou d'un renard abattu à la chasse, le spectacle des antiques montagnes qui les dominent et les entourent de leurs sublimes pyramides, la magnificence étoilée du firmament ; et peut-être, malgré leur vita povera, sentent-ils dans leur cœur une satisfaction intime, la sérénité de l'honnête homme soumis à la volonté de Dieu.
Après avoir passé la nuit sur la dure tout habillés, ces pauvres gens se lèvent à l'aube, et mènent paître leur troupeau, auprès duquel ils font leurs maigres repas composés de fromage et de lait. Les vieillards restent dans la cabane au coin du feu, ou s'occupent des travaux domestiques les plus urgents. Le soir on fait rentrer le troupeau pour le traire ; puis la nuit arrive, et l'on va se reposer. Chassés de la montagne par la neige et les pluies torrentielles du mois de septembre,- les bergers descendent vers la plage avec les troupeaux. Ils y trouvent d'ordinaire des cabanes plus con-
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fortables que leurs épouses occupent, souvent même en été, avec leurs enfants. Santa, mon hôtesse, était la seule femme des bergeries de Godi-mozzo, où étaient pourtant réunies six familles.
— Pourquoi donc, lui demandai-je, ètes-vous venue habiter cette pauvre cabane ?
— Voyez-vous, interrompit Angelo, elle est venue jouir de la fraîcheur des montagnes.
J'avais presque envie de rire à ces paroles, car pendant qu'il les prononçait, il y avait dans la hutte une chaleur infernale et une fumée épaisse qui m'arrachait des larmes. Cette misérable taupinière était donc comme une résidence d'été où la famille était en villégiature !
— Oui, me dit Angelo, en voyant mon air rêveur, là-bas on étouffe ; ici la montagne nous envoie son air pur et ses eaux limpides et fraîches. Nous vivons ainsi à la grâce de Dieu.
Il me semblait bien, en entendant parler cet homme et en regardant les bruns visages des enfants rieurs qui m'entouraient, que je venais d'arriver à la merveilleuse montagne des brahmanes, et qu'Angelo n'était autre que Jarchas, le plus sage des brahmanes. Ses discours étaient brefs et graves, et très souvent suivis d'un philosophique silence.
Angelo possédait soixante chèvres et cinquante moutons. Mais le lait ne rapporte pas grand' chose, en été, à peine de quoi nourrir la famille. On vend le hroccio à la ville et dans les vdlages, et avec son produit on achète du pain et des vêlements. En hiver, les ressources diminuent, car la plus grande partie du lait alimente les agneaux et les chevreaux. Certains bergers possèdent plusieurs centaines de têtes de bétail. Lorsque les enfants en viennent au partage, il leur faut l'heureuse chance des patriarches pour accroître leurs troupeaux. Une fille de pauvres bergers reçoit, en moyenne, une dot de 12 chèvres ; si les parents sont riches, la dot est naturellement proportionnée à leur fortune.
Le brouillard s'était dissipé. Je sortis à l'air libre pour jouir de la fraîcheur. Les bergers étaient assis sur les tas de pierres disposées autour de la porte et fumaient leur pipe en bois. C'est là qu'ils choisissent pour chef et arbitre le plus âgé ou le plus considérable d'entre eux. Le hasard me fournit une observation intéressante : cette démocratie pastorale m'offrait en quelque sorte une vue sur les conditions premières de la communauté humaine, sur les origines de la constitution des Etats. Ainsi donc six hommes ne sauraient vivre ensemble sans donner à leur société une règle, qui est comme le germe des futures lois. Je saluai respectueusement le solide petit podestà de ces braves piontagnards, et pendant que je le considérais en silence, il me semblait encore plus vénérable que Déjocès, le premier et le plus sage des rois mèdes.
Non loin des cabanes se trouvaient des huttes en pierre, plus petites, avec une toiture ronde ou allongée. C'étaient les magasins à provisions. Angelo ouvrit une petite porte qui donnait accès dans le sien ; il y entra à quatre pattes en me faisant signe de le suivre. Je me contentai de regarder à l'intérieur. Il y avait là des fromages plats sur des feuilles vert;es et des pains de beurre blanchâtre, fait de lait de chèvre, dans de petits paniers.
Je m'assis sur une pierre pour dessiner les huttes. Toute la communauté m'entoura en manifestant le plaisir le plus vif. Chacun désirait avoir son portrait pour figurer, disaitil, dans un livre imprimé à Paris. Ils voulaient à toute force faire de moi un Parisien, et je ne pus leur persuader qu'en dehors de Paris il existât une terre du nom d'Allemagne. (( Ainsi donc, me dit mon hôte, l'Allemagne est votre pays, et cette contrée possède des rois et dépend de Paris. )) Et il n'en démordit point.
Dans l'après-midi le soleil était chaud ; mais voulant faire un tour dans les montagnes, je m'y fis accompagner par les