CHAPITRE III
enfants du berger, Antonio, âgé de treize ans, qui ressemblait à un ours velu, et ses jeunes sœurs Paola Maria et Fiordalisa, c'est-à-dire Fleur-de-Lys. Qu'on se figure cette Fleur-de-Lys de douze ans, élevée sur le Monte-Rotondo, sa robe déchirée, sa noire chevelure retombant en désordre sur son visage brun, pieds-nus, grimpant sur les rocs avec l'agilité du chamois. Elle avait des yeux aussi vifs que ceux du faucon et des dents aussi blanches que l'ivoire. Gomme nous herborisions le long de la Restonica, j'aperçus de beaux œillets rouges au bord d'un rocher que j'aurais pu difficilement atteindre, et les montrai aux enfants. Aspeltate ! me cria F^eur-de-Lys ; et elle courut aussi prompte que l'éclair, puis redescendit aussitôt vers moi avec une poignée de fleurs. Et les gamins de grimper alors à qui mieux mieux et de danser comme des farfadets sur d'affreux précipices, sans la moindre crainte, car c'étaient les enfants de la montagne. Quand nous dûmes repasser la Restonica pour rentrer à la maison, Fleur-de-Lys sauta dans la rivière et prit un malin plaisir à me baptiser comme il faut. Notre digitale rouge foisonne dans ces montagnes. Mes diablotins m'apportèrent des brassées de cette belle plante vénéneuse toute fleurie ; et, au retour, nous en couronnâmes notre cabane fumante, qui jamais, peut-être, ne s'était trouvée à pareille fête : pour les hommes de bien, c'est un heureux jour que celui où un hôte entre dans leur maison.
Fleur-de-Lys raffolait de guirlandes. « Demain, me dit-elle, quand vous serez là-haut sur la montagne, vous trouverez une fleur bleue, la plus belle qui soit en Corse.
— Feur-dc-Lys, puisque tu l'affirmes, ce doit être vrai ; demain je cueillerai la fleur merveilleuse. »
Le soir vint augmenter le silence de ce vaste désert. Fatigué de la journée, je m'assis devant la cabane, et contemplai le spectacle cliangeant de la formation des nuages : les brouillards s'élevaient des gorges profondes ; attirés et
repoussés tour à tour par les hauteurs, ils roulaient en larges pelotes au fond des ravins, ou allaient se perdre dans les nuages qui se posaient gravement sur la cime des monts. Les troupeaux rentraient au bercail ; et il y avait plaisir à les voir descendre en longues files, les chèvres élégantes et les moutons noirs. Ils sont l'unique ressource de ces pauvres pâtres. Chaque conducteur les poussait ou les attirait par un cri perçant dans un enclos près de sa hutte, et là il se mettait en devoir de les traire. L'opération se fait lestement : le berger s'assied au milieu du troupeau, et trait ses bêtes en les prenant l'une après l'autre par les pattes de derrière. Il les appelle, chacune par son nom, les connaît toutes parfaitement, et, par un signe particulier qui d'habitude se trouve à l'oreille, il sait à qui elles appartiennent. Quarante chèvres de mon berger donnèrent un seau de lait de moyenne grandeur.
Les troupeaux restent la nuit dans l'enceinte, protégés par des chiens au poil hérissé, non contre les loups, car il n'y en a point dans l'ile, mais contre les renards des montagnes, qui sont très forts, très hardis, et attaquent les agneaux. Rosso et Mustaccio, les chiens d'Angelo, étaient deux bêtes magnifiques.
Sur ces entrefaites, arriva l'aîné des enfants avec les truites, et mon hôte prépara le souper. C'était l'homme et non la femme qui faisait la cuisine, et cela me surprit, car la femme corse occupe dans la famille un état voisin de la domesticité. Peut-être voulait-il faire honneur à l'étranger? En y songeant bien, je me rappelai qu'Homère nous montre les hommes môme livrés à ces occupations, mettant la viande à la broche, la faisant tourner pour la rôtir, la servant sur la table : je voyais donc revivre devant moi l'homme simple des temps épiques.
On apporta une soupe, du lait et du fromage, puis un rôti de chèvre pour honorer l'étranger. Car le noble et