CHAPITRE III
divin ctievrier, ayant décroché la viande du palo, la traversa d'un pieu affilé en guise de broche, et, d'après l'usage de nos premiers pères, il la faisait tourner au-dessus de la braise en se tenant à genoux devant le feu, et la pressait de temps en temps entre deux tranches de pain pour recueillir le suc précieux qui en dégouttait. Il apprêta les truites avec une sauce de viande de chèvre, et lorsque les poissons furent cuits à point, il me les présenta en puisant pour moi dans la marmite avec la grande cuillère, et m'invita à manger au gré de mes désirs. Je voyais bien aux yeux des enfants que c'était là un repas extraordinaire, et je l'aurais encore mieux goûté si les petits avaient pu prendre part à la fête.
La nuit vint dans la cabane. J'étais curieux de savoir comment nous nous arrangerions dans un espaco si étroit. Je fus vite renseigné. On étendit pour moi la couverture ; je m'y couchai en m'adossant au mur intérieur, et le fils de l'homme n'avait pas ime pierre pour y poser sa tête. Je regardai An gel 0.
« Sage, divin Angelo, lui dis-je. Voudrais-tu entendre ce mien discours, et le bien peser dans ton cœur. Jamais, je le jure, mon existence ne se passa dans une luxueuse mollesse, mais j'eus toujours un oreiller. Si tu veux donc me donner quelque chose qui lui ressemble, ce sera la plus noble action de ta vie. »
Angelo, le chevrier, se mit alors à réfléchir profondément, et, après avoir bien médité et tout mûri dans sa tête, il me tendit un sac en peau de chèvre, son zaino, avec ces paroles ailées : « Dormez maintenant, et felicissima natte ! »
Peu à peu tous, femme et enfants, s'étendirent sur la terre nue, la tête appuyée contre le mur ; Angelo se coucha près du seuil, ayant à son côté sa plus jeune fille Marie, et nous venions ensuite, rangés dans l'ordre suivant : Santa sa femme, Fleur-de-Lys, Paola Maria et moi. Nous reposions ainsi paisiblement côte à côte, les pieds tournés vers le feu.
Ils ne tardèrent pas à s'endormir, et moi je veillais en considérant avec bonheur cette famille de gymnosophistes, dont rien ne venait troubler l'heureux repos ; et je songeai au profond Sancho Pansa exaltant l'inventeur du sommeil, (( manteau qui couvre les humaines misères, aliment qui apaise la faim, boisson qui chasse la soif, feu qui réchauffe, froid qui rafraîchit, richesse commune, en un mot, qui rachète tout, balance où se font équilibre le berger et le roi. » Le rellet de la flamme enveloppait d'une rouge lueur le groupe fantastique des bergers ; et je regrettai bien en ce moment de ne pas être peintre. Mais la chaleur insupportable et la fumée épaisse, qui se dégageaient de ce feu formé de bois résineux, ne me laissèrent point fermer l'œil. Je me levais de temps en temps et, sautant par dessus les dormeurs, je courais à l'air libre. Je puis dire vraiment que de la cabane j'entrai dans la nue, car la montagne et les huttes étaient enveloppées de nuages ; c'est ainsi que je passai tour à tour de l'enfer au ciel et du ciel à l'enfer.
La nuit était froide et brumeuse, mais l'immense voûte éthérée se découvrit bientôt, projetant ses myriades de rayons sur les brouillards, sur les dentelures des roches et sur les sombres coupoles des mélèzes. Je restai longtemps assis au bord de la Restonica, dont le fracas venait seul interrompre le sublime silence de cette nuit limpide. Jamais je n'avais vu le lugubre génie de la solitude plus rapproché de moi qu'à cette heure, au miUeu de ces noires montagnes, près des eaux mugissantes d'un furieux torrent, si haut dans les nuages, aux lieux témoins des premières convulsions de la nature, parmi de sauvages bergers, dans une île étrangère perdue au sein des flots. A ces moments solennels, on sent comme l'horreur de l'isolement, et l'âme se trouble à la pensée que l'être humain n'est qu'un atome,.... que cet atome intellectuel pourrait bien un jour, oubliant sa relation avec les objets qui l'entourent, disparaître dans le vide