CHAPITRE IV
Nous dûmes gravir une série de hauteurs avant d'atteindre le Trigione, premier contrefort du Rotondo. Ce sont comme de puissants échelons superposés par la nature et formant un énorme escalier de superbe granit rougeâtre pour des géants qui monteraient à l'escalade du ciel en s'accrochant avec leurs larges mains aux saillies des rochers. C'est un entassement de blocs grisâtres, immenses, informes, comme les premiers âges, se dressant dans l'infini, que le pied de l'homme hésite à fouler. Les pluies torrentielles de l'automne ont tellement lavé le granit, que cette belle pierre présente parfois de grandes surfaces polies ressemblant à des eaux gelées dans leur cours. Des sources jaillissent de toutes parts avec une inépuisable abondance. Mais on ne voit plus aucun arbre, et le cours capricieux de la Restonica est seul indiqué par quelques touffes d'aunes verdoyants.
Après deux heures de marche, nous arrivâmes au Trigione ; nous avions alors devant nous la cime neigeuse de la montagne. Les roches profondément labourées qui la composent forment un demi-entonnoir, une espèce de cratère, et c'est à cela qu'elle doit son nom. Au point où s'ouvre cet immense amphithéâtre est un petit lac mystérieux, le Rotondo, entouré d'une gracieuse couronne de vertes prairies : c'est comme un breuvage glacial dans une énorme coupe de granit. Des champs de neige s'étendent de là jusqu'à la crête, singulier spectacle pendant la canicule au 42c degré de latitude, sous le ciel du Midi. Ils étaient recouverts d'une croûte de glace, et il s'en dégageait un air vif. Mais bien que je fusse dans la région des neiges éternelles, la température conserva toujours une salutaire et agréable fraîcheur, sans jamais devenir rigoureuse.
La cime paraissait assez proche, et cependant, avant de l'atteindre, il nous fallut encore grimper deux bonnes heures au milieu de débris de toute sorte, en nous aidant des pieds et des mains. La marche fut surtout pénible au début, car
nous eûmes à traverser une bande de neige où le pied ne pouvait se fixer. Nous y creusâmes des marches au moyen d'une pierre pointue, et c'est là qu'avec beaucoup de précautions nous posions le pied pour avancer. Enfin, tout épuisés de fatigue, nous arrivâmes au point culminant : c'est un sombre obélisque ravagé, qui se termine par une mince aiguille : en l'entourant de ses bras, on peut en quelque sorte planer au-dessus de l'abîme infini.
De ce plus haut sommet de la Corse, (1) à 2764 mètres audessus du niveau de la mer, j'embrassai du regard la plus grande partie de l'île et les flots bleus qui en baignent les deux côtes, spectacle dont on est heureux d'avoir pu jouir une fois dans sa vie. L'horizon du Rotondo est beaucoup plus grandiose que celui du Mont-Blanc. On aperçoit au loin les flots lumineux, les îles toscanes de la mer tyrrhénienne, le continent italien, et, par un temps clair, les blancs sommets des Alpes-Maritimes et les côtes sinueuses qui s'étendent de Nice à Rome. De l'autre côté s'élèvent les montagnes de Toulon. C'est ainsi que ce merveilleux panorama nous montre dans un immense demi-cercle des mers, des îles, les Alpes, les Apennins, la Sardaigne. Je ne fus pas trop favorisé par le temps : les vapeurs qui montaient sans cesse des ravins me dérobèrent une partie du spectacle. Je pus voir cependant : au Nord, la presqu'île du Cap-Corse affilée comme un poignard ; à l'Est, les plaines de la côte descendant en douces ondulations vers le rivage, les îles de la mer tyrrhénienne, la Toscane ; à l'Ouest, les golfes de Porto, de Sagone, d'Ajaccio et de Valinco. On distinguait bien Ajaccio sur son étroite langue de terre au fond d'une baie superbe.
(1) D'après la carte dressée parl'Etat-major français (tirage de 1883), le Monte-Cinto aurait 2710 mètres de hauteur et le Monte-Rotoiido n'en aurait que 2625.