‹ Histoire des CorsesChapitre 292 sur 408 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

une rangée de maisons blanches pareilles à des cygnes nageant sur la mer, ou plutôt sur un océan de feu.

Du côté du Sud, la puissante masse du Monte d'oro empêche la vue de s'étendre vers l'intérieur. Une foule de pics, un peu moins élevés que le Rotondo, mais également couronnés de neige, se dressaient autour de nous, entre autres au Nord le Cinto et le Capo-Bianco, points culminants du Niolo.

L'île elle-même ressemble à un monstrueux squelette de pierre. Le Rotondo ne se trouve pas, à proprement parler, sur la chaîne qui la traverse du Nord au Sud, mais sur l'une de ses ramifications tournée un peu vers l'Orient. Toutefois, sa situation permet au regard de plonger dans le système de ces montagnes, qui offrent l'aspect d'un gigantesque tissu cellulaire. On voit à fort peu de distance la chaîne principale, espèce d'arête d'où partent des nervures qui s'étendent parallèlement des deux côtés et vont former des séries de vallées profondes, centres de culture et de population, toutes parcourues par un rapide torrent. C'est du massif de la chaîne principale que descendent les trois grandes rivières de l'île, le Golo et le Tavignano vers la côte orientale, le Liamone vers l'Occident.

Si du plus haut sommet le spectateur regarde les roches qui l'entourent mimôdiatement, il est saisi d'épouvante à l'aspect de cette grande désolation ; les blocs se présentent dans un immense et monstrueux pêle-mêle, comme des ruines entassées par l'antique lutte des forces élémentaires : des rocs sourcilleux élèvent à pic leurs redoutables murailles et forment une trame de vallées désertes ; au fond de ces gorges s'étend presque toujours un lac immobile, de couleur azurée, grise ou complètement noire, suivant que ses eaux reçoivent la lumière du soleil ou les ombres des rochers. J'ai compté autour de moi plusieurs de ces lacs, le Rinoso, le Melo, le Niellucdo, le Pozzolo qui fournit des eaux à la

Restonica, et l'Oriente où cette rivière prend sa source. Plus loin, vers le Nord-Ouest, j'avais devant moi le fameux pays de pasteurs, le Niolo, le bassin le plus élevé de la Corse, et son lac ténébreux, le Nino, qui donne naissance au Tavignano.

Tous ces lacs sont très petits et très profonds et la plupart d'entre eux fourmillent de truites.

Du haut de la montagne on entend le bruit continuel des eaux courantes qui se frayent souvent un chemin sous les rochers: ainsi, de ces rocs arides et sauvages jaillissent une foule de sources vives qui vont porter l'abondance dans les vallées, et y rendent possibles la culture et la société humaines. Beaucoup plus bas, au flanc des montagnes, paraissent çà et là quelques villages, de verts jardins, des champs cultivés pareils à des stries jaunâtres.

Les nuages envahirent peu à peu les sommets : il fallut songer à la descente. Elle s'opéra, non sans péril, du côté du lac de Pozzolo. C'est là que se dresse le Frate, masse imposante, colosse de granit du Rotondo, la plus grande pyramide de la montagne. De sombres flèches, aux dentelures bizarres, surgissent autour de lui, et d'innombrables ruines grisâtres, un chaos de roches primitives brisées et roulées par le temps, couvrent ses pieds lourds qui plongent dans la pierreuse et mélancolique vallée de Pozzolo. Ainsi que l'avait dit Fiordalisa, nous trouvâmes la merveilleuse fleur bleue aux crevasses des rochers. Angelo la cueilUt en me criant : « eccu, ecc u flore ! » Je la pris de sa main : c'était un myosotis. Les camomilles, les amaranthes et les renoncules couvraient de leurs fleurs les plus hauts sommets, et le bord des glaciers lui-même avait une parure de violettes.

Il nous fallut beaucoup de peine pour franchir les rocs du Frate ; quand nous y fûmes enfin parvenus, une bande de neige menaça de nous barrer le chemin. Le chevrier voulut

Page 1