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CHAPITRE IV

la contourner ; mais moi, homme du nord, j'aurais été trop lâché de manquer une si bonne occasion : m'asseyant sur le pelone d'Angelo, je me laissai aller avec confiance. Ainsi donc, en été, en pleine Italie, sous le 42e degré de latitude, j'ai pu glisser sur la neige !

Nous fîmes notre déjeuner au pied d'une espèce de cratère, et, après nous être réconfortés avec un peu de pain et d'eau fraîche, nous continuâmes à descendre. C'est en vain que je regardai de toutes parts pour apercevoir les fauves du Monte-Rotondo, les mouflons et les bandits. Angelo m'assurait qu'il y en avait dans les cavernes à côté desquelles nous passions ; mais je ne pus en découvrir aucun. Le seul être hors la loi que j'aie aperçu alors, c'est un joli merle gris des montagnes, aux ailes rouges, noires et blanches.

Le mouton sauvage corse, le mouflon, (mufro ou mufroné) est une particularité ti'ès intéressante de l'île. C'est une belle bête, aux cornes en spirales, au pelage d'un brun foncé, aux membres vigoureux. Il vit dans la région des neiges éternelles, et s'élève toujours plus haut à mesure que le soleil les fait fondre autour de lui. Le jour il rôde sur les vertes prairies au bord des lacs ; la nuit il recherche la neige, où il se couche pour dormir et où la femelle a l'habitude de mettre bas. Gomme les chamois, les mouflons s'entourent de gardes. Pendant les rigueurs de l'hiver, ces moutons sauvages se mêlent souvent aux chèvres des bergers, et parfois même on les voit dans les vallées de Vivario, du Niolo et de Guagno paître fort tranquillement avec les troupeaux. On ne peut les apprivoiser que dans leur jeunesse. On les poursuit à outrance, et lorsque sur la montagne retentit le tumulte de la chasse et que les mousquets y font entendre leurs roulements de tonnerre, on sait bien en Corse que c'est une battue aux mouflons ou aux bandits. Unis par les liens d'une fraternité sauvage, ils habitent les uns et les autres sur la montagne, qu'ils gravissent jusqu'aux neiges éternelles.

Après une descente de trois heures, je revis les cabanes. Comme le but de mon voyage était atteint, ces misérables habitations me parurent si tristes, leur atmosphère si lourde, comparée à l'air pur que je venais de respirer, que je m'y reposai à peine une heure. Après quoi, faisant seller ma mule, je dis un amical adieu aux braves gens de Godi-mozzo, auxquels je souhaitai de voir leurs enfants prospérer et leurs troupeaux se multiplier comme ceux de Jacob ; et je poursuivis ma route pour Gorte. Ils m'accompagnèrent tous jusqu'aux dernières cabanes, et lorsque je m'en éloignai, hommes et enfants m'envoyèrent encore leur loyal evviva.

En quelques heures j'arrivai de nouveau dans la région des châtaigniers et des citronniers. J'avais donc en un seul jour parcouru trois zones différentes, depuis les neiges éternelles jusqu'aux jardins de Gorte, passant en quelque sorte de l'hiver rigoureux de la Norvège à la douce température du Midi de l'Europe.

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