SE VENGERA-T-IL
Mon départ de la paisible petite ville de Gorte ne devait pas s'effectuer paisiblement, grâce à mon guide du Monte Rotondo. Je n'appris qu'au retour à quel homme irascible je m'étais confié. Quoiqu'il m'en eût imposé en prétendant connaître le chemin jusqu'à la crête de la montagne, et que j'eusse été contraint de m'y faire conduire par le chevrier, je lui avais remis toute la somme. Mais il eut l'impudence de me demander la moitié en sus. Je refusai, et notre discussion attira quelques messieurs du pays, qui prirent fait et cause pour moi.
(( Voyez, dit au guide l'un d'entre eux, c'est un étranger, et l'étranger a toujours raison chez nous. » Je répliquai à l'aimable interlocuteur que je ne soutenais pas mon droit comme étranger, mais comme homme et que, si ce furieux continuait à m'importuner, j'allais aussitôt saisir de l'affaire les autorités compétentes. Le guide jeta alors l'argent sur la table en criant qu'il saurait bien se venger du Tudesque, et il partit comme une bombe. L'hôtesse accourut alors, et me dit de me tenir sur mes gardes, car j'avais à faire à un mauvais coucheur, très irascible, lequel, l'année précédente, avait poignardé un jeune homme sur le marché.
Tout ahuri, je demandai pourquoi. — Voici, répondit-elle : son petit-frère s'était suspendu à une voiture comme font les gamins ; le Lucchese qui la conduisait, le frappa. L'enfant
courut en larmes se plaindre à son frère qui, s'armant d'un poignard, bondit sur le Lucquois et le tua d'un coup.
— A quelle peine a-t-il été condamné ?
— Il en a été quitte avec cinq mois de prison ; car on n'a pas pu tirer la chose au clair.
— Ah ! il faut avouer que la giustizia corsa è un po' corta. Mais, brave femme, vous connaissiez le caractère violent de cet homme, vous saviez que sa main était souillée de sang, et vous m'avez donné ce démon pour guide ! Vous avez laissé un étranger sans armes s'aventurer dans la solitude des montagnes en compagnie d'un assassin !
— Je croyais. Monsieur, que vous le verriez à son air ; deux fois même je vous ai cligné des yeux. Cet homme s'était offert ; et si j'avais été cause de votre refus, il ne me l'aurait jamais pardonné.
Alors je me souvins qu'en effet, au moment où je m'éloignais avec le guide, la femme me demanda : « Quand pensezvous revenir ? » et comme je lui répondis : « Dans deux jours, » elle haussa les épaules en me regardant avec une certaine expression.
(( Bon, lui dis-je ! brisons là ; il aura son compte, mais pas un quattrim de plus, et il devra bien s'en contenter. Le soir, le furieux vint d'un air plus modeste demander son dû à l'hôtesse. Mais bien qu'il semblât avoir reconnu son tort, je crus prudent de me tenir sur mes gardes, et la nuit je ne sortis pas de la ville.
Le lendemain, j'allai me promener à la campagne en compagnie d'un officier dont j'avais fait la connaissance. Au sortir de la ville, j'eus un échantillon du tempérament des indigènes. Un jeune gars, il pouvait avoir quinze ans, avait attaché son cheval à une haie, et il l'assaillait à coups de pierres, fou de fureur, hurlant comme une bête enragée. Le pauvre animal s'était sans doute montré récalcitrant aux ordres de son maître. Je fus d'abord interdit ; puis indigné