CHAPITRE V
d'une pareille conduite, je criai à l'adolescent de mettre un terme à sa cruauté. « Au nom du ciel, me cria l'officier, venez donc, restez tranquille ! » Je ne dis plus rien ; mais je songeai longtemps à cette scène et à l'inquiétude de mon compagnon quand il me glissa à l'oreille son charitable avertissement. C'était là encore un coup d'œil jeté sur l'état de l'île.
Quelque temps après, le jeune homme passa à cheval, pareil au génie de la vengeance : ses cheveux étaient des broussailles, son visage une flamme, ses yeux deux éclairs ;... il passa comme un rapide cri de fureur. Et moi, au milieu de ces mœurs barbares, j'eus une soudaine nostalgie de Florence et de sa douce population.
Tout devait dans cette promenade contribuer à me donner de l'ennui. A peine avais-je fait un quart d'heure de chemin dans les montagnes, que j'aperçus l'homme qui m'avait servi de guide au Rotoudo ; il était armé d'un fusil. Il quitta brusquement la route pour se diriger vers une hauteur voisine, où il s'assit sur un rocher, en posant son arme sur ses genoux. Je ne sais s'il nourrissait contre moi des intentions hostiles. C'est bien possible. Je le montrai à mon compagnon ; et pour ne pas sembler avoir peur, je continuai à m'avancer tranquillement ; mais j'avoue que j'avais un peu chaud. « Il ne tirera pas sur vous, me dit l'officier, si vous ne l'avez pas oflensé par des paroles. Dans le cas où vous l'auriez insulté, on ne pourrait répondre de rien, car ces gens-là ne sont pas endurants. » Il ne tira pas ; et ce fut bien aimable de la part de ce vampire, ou plutôt de ce pauvre diable, car on peut dire qu'il était plus à plaindre qu'à blâmer. La nature est, en effet, ici plus coupable que l'homme. Les meurtres commis dans les montagnes corses ont rarement pour cause l'amour du gain, la basse cupidité ; ils sont presque toujours imposés par un faux point d'honneur.