CHAPITRE VI
Après le crime, on entendit dans les airs une voix plaintive criant :
« È morto il Conte Arrigo Bel-Messere ; » E Corsica ne andrà di maie in peggio. »
(Le comte Arrigo Bel-Messere est mort ; et la Corse ira de mal en pis). — Le peuple tout entier le pleura. Mais la femme de Bel-Messere prit la lance et le bouclier et, à la tête de ses vassaux, elle courut au château de Talavedo où les assassins avaient fui ; elle y mit le feu, et fit périr ainsi tous les meurtriers. Aujourd'hui môme on peut voir neuf fantômes errer, la nuit, sur les vertes collines de Venaco : ce sont les ombres de Bel-Messere, de son épouse et des sept pauvres enfants.
C'était un dimanche. Les habitants se promenaient dans les villages ; mais plus généralement, d'après l'usage de leurs pères, ils s'asseyaient autour de l'église..., image touchante : des hommes, pendant un jour de fête, respectant la trêve de Dieu. Pourtant, même un dimanche et devant la porte de la maison du Seigneur, un coup de fusil peut retentir soudain, et alors la scène change.
Près de Vivario la contrée devient plus inculte et les montagnes s'accusent davantage. On s'arrête parfois en silence sur le seuil de la petite église de ce village pour y contempler une pierre sépulchrale portant ce verset de la Bible : Maledictus qui perçussent clam proximum suum et dicet omnis populus amen. Maudit celui qui frappera traîtreusement son prochain et tout le peuple dira amen. (5, Moïse, ch. 27). Cette pierre nous raconte une vendetta du dix-septième siècle et en rr;couvre le sanguinaire héros. Bénissons la mémoire du vénérable ecclésiastique qui évoqua la malédiction de la Bible pour la graver ici. C'est, dit-on, le talisman de Vivario : il a marqué la dernière vendetta du village. Ah, pourquoi
cette main bienfaisante n'a-t-elle pu s'étendre sur la Corse entière pour y écrire en lettres gigantesques : Maledictus qui percusserit clam proximum stmm et dicet omnis populus amen.
Un blockhaus, avec une garnison de dix hommes, s'élève solitaire au milieu des montagnes. C'est là que se termine la grande vallée du Tavignano ; une série de hauteurs forme le partage des eaux entre cette rivière et la Gravona qui suit, au Sud-Ouest, une direction opposée et débouche dans le golfe d'Ajaccio. A la limite de ces deux vallées se dressent deux montagnes neigeuses, le Renoso et le Monte d'oro. Ce dernier a à peine quelques mètres de moins que le Rotondo, et il le surpasse en majesté. Pendant des heures, on l'a toujours devant soi.
Puis, on avance entre deux montagnes par la superbe forêt de Vizzavona, composée en très grande partie de mélèzes (pinus larix), qui ont parfois 120 pieds de haut et 21 de grosseur. Comme je ne connais pas les cèdres de l'Asie, je puis affirmer que le mélèze corse est le plus grand arbre que j'ai vu. Je me sentais toujours l'âme ravie en le contemplant au milieu de la tranquille et sombre majesté de ces puissantes montagnes. C'est un arbre vraiment royal, digne de poser le pied sur le granit. Il élève sa tête bien haut vers le ciel, au-dessus des rocs sourcilleux qu'il pénètre de ses vigoureuses racines, et souvent dans les lieux que l'aigle et le mouflon seuls fréquentent il apparaît imposant et sublime. Cette forêt a aussi des pins, des hêtres, des chênes-verts (ilex) et des sapins. On y trouve beaucoup de gibier, surtout des cerfs, qui sont petits en Corse ; les sangliers descendent vers les côtes où on les chasse avec passion.
La forêt de Vizzavona est la seconde de l'île, sous le rapport de l'étendue ; elle vient après celle d'Aïtona, dans le canton d'Evisa, arrondissement d'Ajaccio. Toutes ces forêts occupent des régions montagneuses. Quelques-unes