‹ Histoire des CorsesChapitre 3 sur 408 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Colonie phocéenne. — Décadence des Etrusques et progrès des Carthaginois. — Les Corses résistent aux Romains pendant plus d'un siècle, jusqu'à l'arrivée de Juventius TJialna et de Scipion Nasica, qui les soumettent.

Le premier événement relatif à la Corse qu'enregistre l'histoire, c'est l'arrivée des Phocéens fugitifs ; Hérodote le rapporte en termes précis. On sait que ces Grecs de l'Asie Mineure avaient résolu de fuir à l'étranger, plutôt que de subir le joug iucMiable de Cyrus, et que, d'après le serment qu'ils en avaient fait aux Dieux, ils partirent en emportant tout ce qu'ils possédaient. Ils traitèrent d'abord avec les habitants de Chio pour la cession des îles Œnusses ; mais leurs propositions ayant été rejetées, ils se rendirent en Corse, où, vingt ans auparavant, des Phocéens avaient fondé la ville (VAlalia. Ils trouvèrent donc dans l'ile une colonie des leurs. Ils y restèrent longtemps avec eux et y élevèrent des temples, ainsi que le raconte Hérodote. « Mais, dit cet historien, comme ils » se livraient chez leurs voisins au vol et au brigandage, » les Tyrrhéniens et les Carthaginois mirent en mer, pour » les combattre, soixante vaisseaux. Les Phocéens équi- » pèrent, de leur côté, un nombre égal de navires, et » allèrent à leur rencontre sur la mer de Sardaigne. » Ils remportèrent la victoire ; mais elle leur coûta cher : » ils perdirent quarante de leurs vaisseaux, et les autres » ne purent plus servir, leurs éperons ayant été faussés.

r> Ils retournèrent alors à Alalia, et, prenant avec eux » leurs femmes, leurs enfants et ce qu'ils purent emporter » du restant de leurs biens, ils abandonnèrent l'ile de » Cijrnos et firent voile pour Rhegium. » On sait que, plus tard, ils fondèrent Massilia (Marseille).

Nous avons ainsi dans Alalia (Aleria des modernes) une colonie évidemment grecque ; cette colonie passa plus tard sous la domination des Etrusques. Que l'Etrurie ait envoyé des colonies en Corse avant les Phocéens, c'est ce qui semble résulter de l'histoire de cette nation dont le commerce était si florissant. En effet, comment la puissante Populonia, située si près, en face de la Corse, n'aurait-elle pas tenté de s'emparer des côtes orientales de l'ile, alors surtout que l'ile d'Elbe était en son pouvoir? Diodore dit au livre V : « La Corse possède deux villes » importantes, Caiaris et Nicée. Calaris (corruption d' Alalia » ou Aleria) fut bâtie par les Phocéens qui, après avoir )) quelque temps habité l'ile, en furent chassés par les » Tyrrhéniens. Une fois maîtres de la mer, les Tyrrhéniens » fondèrent Nicée, » qui probablement n'est autre que Mariana, située sur la même plage. Il faut croire que cette colonie subsistait en même temps q\x' Alalia et que l'immigration des républiques phocéennes ayant éveillé chez les Tyrrhéniens de la crainte et de la jalousie, il s'en suivit une collision entre ces derniers et les Grecs. Il n'est pas tout à fait certain que les Carthaginois eussent des possessions en Corse. Seulement, à la même époque, ils avaient des colonies tout près de là, en Sardaigne, où, d'après Pausanias, ils soumirent les Libyens et les Espagnols, et fondèrent deux villes, Calaris (Cagliari) et Sulchos (Palma di Solo). Mais le danger qui les menaçait du côté des Grecs les obligea à faire avec les Tyrrhéniens, également descendus en Sardaigne, cause commune contre les envahisseurs phocéens. L'histoire ancienne mentionne aussi une émigration de Corses en Sardaigne, où ils auraient bâti douze villes.

Pendant longtemps nous n'entendons plus parler de la Corse. Les Etrusques continuaient à en tirer du miel, de la cire, du bois de construction et des esclaves ; mai» ce peuple, dont la puissance décroissait tous les jours, fit bientôt place aux Carthaginois, qui semblent avoir entièrement soumis la Corse et la Sardaigne, ou pour mieux dire les comptoirs et les ports ; quant aux habitants de l'intérieur, aucun ennemi n'avait pu les subjuguer. Pendant les guerres puniques, les efforts de Rome arrachèrent les deux iles aux Carthaginois. Seulement, il n'est question de la Corse ni dans le traité que Carthage conclut avec Rome au temps de Tarquin ni dans celui qui suivit la première guerre punique. La Sardaigne avait été cédée aux Romains ; le voisinage de la Corse dut engager Rome à faire aussi la conquête de cette ile. Placées toutes deux au centre de la mer qui baigne l'Espagne, la Gaule, l'Italie et l'Afrique, la Corse et la Sardaigne étaient d'excellentes positions méditerranéennes tournées vers les côtes de tous les pays que Rome se disposait a"..::s à soumettre.

On raconte qu'en l'année 260 av. J. C, le consul Lucius Cornélius Scipion passa en Corse, détruisit la ville d'Aleria, et combattit en même temps les Corses, les Sardes et le carthaginois Hanno. L'épitaphe (') tronquée

(1 1 Cette inscription, trouvée en 1780 et conservée au musée Pio-Clementino de Rome, est Ja plus ancienne qui existe en langue latine. La voici :

HONC . OINO . PLOIRUME . CONSENTIONT . R . . .

DUONORO . OPTLMO . FUISE . VIRO . LUCIOM

SCIPIONE . FILIOS . BARBATl . CONSOL . CENSOR

AIDILIS . HIC . FUET . A . . . HIC . CEPIT

CORSICA . ALERIAQUE . URBE . DEDET

TEMPESTATEBUS . AIDE . MERITO .

On l'interprète ainsi :

Uunc uninn plurimt consenliunl Romœ bonoruui optimum fuisse virum Luciutn Scipionem. Filius Barbati, consul, censo>\ œdihs hic fuit apud vos. Hic cepit Corsicam Meriamqw urhem ; dédit Tempestatibns œdem merito.

de Scipion contient ces mots : Hic cepit Corsica Aîeriaque urbe. Mais la soumission des Corses sauvages n'était pas facile. Ils opposèrent une résistance aussi opiniâtre que les peuplades des monts Samnites ; ils se révoltèrent souvent, et souvent aussi ils battirent les Romains,

En 240, M. Claudius conduisit une armée contre les insulaires. Vaincu et dans une' situation désespérée, il offrit aux Corses un traité avantageux. Ces derniers l'acceptèrent ; mais le Sénat, bien loin de le ratifier, ordonna au consul C. Licinius Vauus de soumettre par la force et de châtier les rebelles, et de leur livrer l'infortuné Claudius. C'était là un système politique ; les Romains le suivirent en maintes occasions, pour imposer silence aux scrupules religieux que pouvait éveiller un parjure. Les Corses firent ce que les Espagnols et les Samnites avaient fait en pareille circonstance : ils refusèrent de recevoir l'innocent consul et le renvoyèrent sain et sauf à Rome, ofi il fut étranglé et jeté aux gémonies.

Opprimés par les Romains, les Corses se soulèvent encore, et déjà à cette époque ils montrent cet amour de la liberté et ce patriotisme qui, en des temps beaucoup plus rapprochés de nous, ont attiré les yeux du monde sur ce petit peuple perdu dans la mer. Ils se révoltèrent en même temps que les Sardes ; mais ces derniers ayant été battus, ils succombèrent à leur tour sous les forces du consul Caius Papirius, qui leur intligeaune sanglante défaite au Champ des Myrtes {Mortella). Néanmoins, se fortifiant de nouveau dans les montagnes, ils forcèrent, parait-il, le général romain à conclure un traité à leur avantage.

En 181, ils prirent de neuveau les armes. Marcus Pinarius, préteur de Sardaigne, passa aussitôt en Corse avec son armée et fit aux insulaires une véritable guerre d'extermination, leur tuant 2,000 hommes dans une grande bataille dont parle Tite-Live. Le peuple subit la loi du vainqueur : il livra des otages et paya un tribut de 100,000 livres de cire.

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Sept ans après, nouvelle révolte et nouveaux combats sanglants : sept mille Corses restent sur le champ de bataille et deux mille {^) sont faits prisonniers. Le tribut est élevé à 200,000 livres de cire.

Dix ans s'écoulent à peine, et ce peuple intrépide reprend fièrement les armes et force les Romains à envoyer contre lui une armée consulaire.

Juventias Thalna et, après lui, Scipion Nasica soumirent enfin les Corses en 162.

Ainsi les Romains avaient eu à lutter pendant plus de cent ans contre ces insulaires, avant de parvenir à les subjuguer. Ils gouvernèrent l'ile, avec la Sardaigne, au moyen d'un préteur, qui résidait à Cagliari, et envoyait en Corse un Lieutenant ou Légat. Ce ne fut que lors de la première guerre civile que les Romains songèrent sérieusement à y établir des colonies. Le célèbre Marins fonda ainsi dans la magnifique plaine orientale la colonie de Mariana et plus tard Sylla rebâtit dans la même plaine Aleria, l'ancienne Alalia des Phocéens. Alors la Corse commença à transformer peu à peu sa langue hispano-celtique et à se romaniser. Rien ne nous dit que les habitants aient encore osé se révolter contre leurs maîtres. L'histoire ne fait plus mention de l'ile jusqu'à l'époque où Sextus Pompée, bravant les Triumvirs, attira à lui la Corse, la Sardaigne et la Sicile, et se créa une puissance dans la Méditerranée. Cet empire ne dura pas longtemps.

(1) Ïite-Live dit 1,700.

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