CHAPITRE XVI
Sampiero va demander des secours à V étranger ; sa femme cédant aux suggestions de ses ennemis^ s'embarque pour Gênes avec son fils ; Sampiero revient à Marseille et tue sa femme (io62J.
C'est alors que Sampiero nous apparaît dans toute sa grandeur ; car celui-là seul est vraiment grand, qui reste inébranlable aux coups de là fortune, et dont le malheur même ne sert qu'à doubler les forces. Sampiero, banni, avait été contraint de partir ; la paix venait de lui arracher son glaive. La Corse, partout ravagée, ne pouvait plus, seule, continuer la guerre ; elle avait besoin de repos et, pour recommencer la lutte, de l'appui d'une puissance étrangère. Aussi, pendant quatre années, cet homme déploya en tous lieux son activité infatigable. Il alla jusqu'aux confins de l'Europe demander des secours : il se rendit en France à la cour de Catherine, espérant qu'elle se souviendrait encore des services rendus par lui à la famille des .Médicis ; il passa en Navarre, s'adressa au duc de Florence, aux Fregoso, à tous les seigneurs italiens, courut enfin à Alger auprès de Barberousse, à Constantinople auprès de Soliman. Son air grave et imposant, sa parole énergique, son intelligence pénétrante, son patriotisme ardent inspiraient à tous une admiration profonde, aux chrétiens comme aux infidèles ; mais, partout on le berçait de vaines espérances, de promesses illusoires.
Pendant que Sampiero parcourait le monde, conjurant les princes de l'Europe d'intervenir en faveur de son pays, Gènes ne le perdait pas de vue. De crainte que de pareils efforts ne fussent un jour couronnés de succès, elle cherchait tous les moyens de rendre ce bras formidable à jamais impuissant. Le poison et le fer avaient, dit-on, échoué. On résolut d'enchainer le héros en opposant à son amour de la patrie ses sentiments de père et d'époux. On voulut lui briser le cœur.
Vannina, femme de Sampiero, vivait à Marseille sous la protection de la France. Son fils cadet était auprès d'elle ; l'ainé était à la cour de Catherine. Les Génois les entourèrent d'agents et d'espions pour les attirer dans leur ville. A cet effet, ils se servirent de l'abbé Michel-Angelo Ombrone, ancien précepteur des jeunes enfants de Sampiero, qui avait en lui la plus grande confiance, et d'un certain Agostino Bazzicaluga, agent d'une très grande habileté.
Vannina d'Ornano était d'une nature mobile, ouverte à toutes les insinuations, fière du grand nom qu'elle portait. On lui parla du sort réservé aux fils d'un proscrit ; atteints par la proscription de leur père, dépouillés du fief de leurs illustres aïeux, pauvres, n'étant pas même assurés d'un peu de pain pour vivre, que deviendraient-ils? On représenta à son imagination «impressionnable ces enfants chéris plongés dans les misères de l'exil, mendiant le pain de la faveur, ou, ce qui était pis encore, poursuivis, arrêtés, cloués au banc d'une galère, s'ils songeaient un jour à suivre les traces de leur père infortuné.
Vannina fut ébranlée ; l'idée de se rendre à Gênes lui inspirait chaque jour moins de répugnance, lui semblait chaque jour moins étrange. — Là-bas, lui disaient Ombrone et Bazzicaluga, on confirmera le fief d'Ornano à vos enfants, et votre àme si douce parviendra à réconcilier Sampiero avec la République. La pauvre femme