‹ Histoire des CorsesChapitre 31 sur 408 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

succombait peu à peu ; elle ne pouvait rien comprendre à l'austère et terrible grandeur de cet homme, qui ne vivait que de son patriotisme et de sa haine pour les tyrans de son pays, et qui, trouvant en lui-même de quoi nourrir le feu dévorant de sa passion, lui jetait pièce à pièce tous les autres biens de la terre. Vannina, égarée par son propre cœur, prit la fatale résolution de se rendre à Gênes. —Un jour, dit-elle, nous serons heureux, tranquilles, réconciliés. '

Sampiero se trouvait à Alger, où le roi Barberousse, le hardi renégat, l'avait reçu avec les plus grands honneurs, lorsqu'un navire, arrivé de Marseille, lui apporta tout à coup la nouvelle que Vannina, sa femme, circonvenue par ses ennemis, était sur le point de se réfugier à Gènes avec son enfant. Dès qu'il commença à comprendre la possibité de cette fuite, il voulut s'embarquer pour Marseille ; puis, revenant sur sa résolution, il ordonna à son noble ami, Antonio de San-Fiorenzo, de partir immédiatement à sa place, afin d'empêcher, s'il le pouvait encore, le départ de Vannina. Quant à lui, refoulant au fond du cœur sa douleur poignante, il resta à Alger. Après avoir vainement tenté d'entraîner Barberousse à faire une expédition contre Gènes, il s'embarqua pour Constantinople, où il renouvela auprès du Sultan les mêmes tentatives, et alors, mais alors seulement, il songea à retourner à Marseille pour s'occuper de sa femme.

Antonio de San-Fiorenzo était parti sans retard. Arrivé à Marseille, il courut à la maison de Vannina, qu'il trouva déserte. La veille, l'épouse de Sampiero s'était secrètement embarquée sur un vaisseau génois, avec son Ois, Michel- Angelo Ombrone et Bazziccaluga.

Antonio rassembla à la hâte des amis ; il les arma et, se jetant avec eux sur un brigantin, il s'élança, toutes voiles dehors, dans la direction que les fugitifs devaient avoir prise. A la hauteur d'Antibes, il aperçut devant lui le navire génois et lui ht signe de s'arrêter. Vannina eut

le pressentiment, puis la certitude de la poursuite ; saisie d'une angoisse mortelle et ne sachant plus que faire ni que dire, elle demanda à être débarquée. Mais Antonio la rejoignit sur la côte et, au nom de Sampiero et du roi de France, il s'empara de la fugitive.

Il la conduisit chez l'évêque d'Antibes, afin de procurer à la pauvre femme, accablée de douleur, les pieuses consolations d'un ministre du culte, et pour lui assurer en même temps un asile inviolable dans la maison du Seigneur. De terribles pensées, qu'il renfermait en luimême, lui conseillaient cette précaution.

L'évêque d'Antibes, effrayé de la responsabilité qu'il pourrait encourir, remit Vannina entre les mains du parlement d'Aix, qui se déclara prêt à la prendre sous sa protection et à la faire respecter. Mais Vannina ne demandait plus rien ; elle repoussa la protection du parlement. « Je suis, dit-elle, la femme de Sampiero ; je dois » me soumettre à sa volonté. » La faute qu'elle reconnaissait avoir commise lui pesait lourdement sur la conscience, et son remords lui imposait cette grande et muette résignation.

Sampiero, rendu à lui-même, libre de suivre les mouvements de son cœur, quitte alors la Turquie, où l'avait retenu Tamitié de Soliman, qui professait pour lui la plus grande admiration, et débarque enfin à Marseille. Antonio va à sa rencontre, lui expose les faits, et tâche de calmer la bouillante colère de son ami. Pier Giovanni de Calvi, parent de Sampiero, ayant eu l'imprudence de dire qu'il s'attendait depuis longtemps à la fuite de Vannina, « Et » tu as gardé le silence ? » lui crie Sampiero, et aussitôt il le perce de son stylet. Puis, sautant à cheval, il court â Aix au château de Zaisi, où sa femme l'attend toute tremblante. Antonio, craignant de ne pouvoir détourner un affreux malheur, le suit plein d'angoisse.

Sampiero attendit le jour sous les fenêtres du château. A l'aube il pénétra dans l'appartement de sa femme, qu'il

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reconduisit à Marseille. Personne ne put lire dans son âme. En revoyant sa maison dépouillée et déserte, il sentit toute sa honte; la trahison dont il était victime lui serra le cœur. Songeant que c'était sa propre épouse qui s'était honteusement livrée, avec son enfant, aux ennemis abhorrés de son pays, il fut assailli, égaré par le démon de la vengeance, et de sa main il la tua.

« Sampiero, dit l'Historien corse, aimait sa femme avec » passion, mais en véritable Corse, c'est-à-dire jusqu'à la » vendetta. «

Il la fit inhumer avec la plus grande solennité dans l'église de St-François ; puis il alla se présenter à la Cour (1562).

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