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CHAPITRE I

sont rangées les maisons de la ville, qui s'étendent aussi au bord du golfe, des deux côtés. La principale rue, le Cours Napoléon, plantée d'ormeaux et de platanes, n'est à vrai dire que le prolongement de la route de Corte. On a dû la creuser en partie dans le roc, comme on peut le voir par les deux grandes masses pierreuses qui s'élèvent encore à son entrée. Dans le Corso, de beaux orangers succèdent aux ormeaux de la route et donnent à la promenade un air luxueux. Les constructions sont hautes, mais sans architecture. Ce qui les caractérise, ce sont leurs volets gris, fort à la mode en Corse (les maisons italiennes en ont généralement de verts, beaucoup plus gais). Cette teinte pâle ôte tout relief aux façades et les rend monotones. C'est le côté droit du Corso qui présente les édifices les plus remarquables, le petit théâtre Saint-Gabriel, l'élégante Préfecture et une caserne.

Je fus frappé du calme champêtre de ces rues ; leurs noms seuls appellent l'attention du voyageur et lui racontent l'histoire de Napoléon : ici la Rue Napoléon, plus loin la Rue Fesch, puis la Rue Cardinal, la Place Letizia, la Rue du Roi de Rome. Napoléon, c'est l'âme de la ville. On passe d'une rue à l'autre, et on les a vite toutes parcourues, sans cesse hanté par l'image de l'homme extraordinaire, par les souvenirs de son enfance.

Le Corso aboutit à la Place du Diamant, et la rue Fesch, qui lui est parallèle, mène à la Place du Marché et au port. Ce sont les deux rues et les deux places principales d'Ajaccio. Elles sont reliées par des ruelles qui sillonnent la petite presqu'île. Tout ici invite à la méditation, le silence qui vous environne et cette immobile nappe d'azur qui se déroule immense à vos yeux. La plupart des rues donnent sur le golfe, de sorte que les murs ne viennent presque jamais masquer la vue : les voies principales sont larges, les places spacieuses et plantées d'arbres verdoyants ; que l'on marche ou

que l'on s'arrête, on a toujours une échappée sur la mer et sur les collines environnantes couvertes de bois d'oliviers. Ajaccio réunit les charmes d'une ville intérieure et d'une ville maritime ; on y vit au milieu de la nature.

Le soir, le Corso et la Place du Diamant s'animent : la musique joue, le peuple stationne en groupes ou se promène ; les dames couvertes d'un voile noir, les petites bourgeoises enveloppées dans la pittoresque faldetta ; on se croirait quelque part là-bas sur la côte d'Espagne.

La Place du Diamant offre, comme peu de places au monde, une admirable perspective : d'un côté, la mer roulant presque à vos pieds ses vagues mugissantes ; de l'autre, une rangée d'agréables constructions, où se distinguent un magnifique Hôpital militaire et un Séminaire élégant ; et tout près de là, une verte montagne. Vers le golfe, la place est munie d'un parapet en pierre ; mais en quelques pas on peut descendre au rivage, où se déroule une riante allée.

Mon plaisir le plus grand, c'était de m'y promener le soir, à l'heure où la brise de l'Ouest parcourait le golfe, ou bien de m'asseoir sur le parapet de la place pour contempler le beau panorama des montagnes et des eaux. Le ciel brille alors d'un éclat féerique; l'air est si pur que la voie lactée et Vénus projettent de longs rayons sur la plaine liquide et la parent des reflets les plus doux. Lorsque la mer ondoie ou que des barques légères y tracent de rapides sillons, on dirait qu'elle palpite en faisant jaillir des milliers d'étincelles ; et le rivage d'alentour s'enveloppe de profondes ténèbres qu'éclairent çà et là les fanaux des promontoires et l'incendie des montagnes.

On a l'habitude ici de brûler les makis vers le mois d'août, pour avoir des terres labourables, que les cendres contribuent en outre à amender. Ces feux durent parfois des semaines. Le jour, ils élèvent sur les montagnes leurs blancs tourbillons de fumée ; la nuit, ils brillent au-dessus du golfe.

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