‹ Histoire des CorsesChapitre 301 sur 408 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

comme des volcans ; et alors la ressemblance avec Naples devient frappante.

La Place du Marché est aussi plantée d'arbres et n'est pas moins belle que la Place du Diamant. Ayant vue sur tout le port, que termine un môle en granit construit sous Napoléon, elle est bordée de ce côté par un quai de la même pierre. A son entrée, s'élève la principale fontaine d'Ajaccio, grand cube en marbre dont les quatre faces versent de l'eau en abondance dans un bassin arrondi. Elle est constamment assiégée de monde ; et jamais je ne considérais ces groupes de femmes et d'enfants qui se pressaient autour d'elle, sans me rappeler des scènes analogues décrites dans l'Ancien Testament. Dans le brûlant Midi, une source d'eau devient une source de poésie et de sociabilité : le foyer et la fontaine, tels furent les vénérables rendez-vous des premiers hommes réunis en communauté.

Les femmes ne se servent pas ici, comme à Bastia, de grands vases en cuivre pour transporter de l'eau, mais de petits tonneaux ou de petites cruches en terre cuite dont l'orifice est surmonté d'une anse. Outre ces récipients, depuis longtemps en usage dans le pays, on trouve ici des vases en pierre avec de longs cols étroits, qui rappellent tout à fait les formes étrusques. Ces derniers viennent de Gapraia, et leur fabrication constitue l'une des maigres ressources des habitants de cette île.

Sur la Place du Marché s'élève aussi, devant l'Hôtel de Ville, une statue de Napoléon : elle est posée sur un disgracieux piédestal en granit, d'une hauteur excessive, portant cette inscription : A l'Empereur Nayoléon sa ville natale, le 5 mai 1850, la deuxième année de la présidence de Louis-Napoléon.

A une époque antérieure, les Ajacciens s'étaient donné beaucoup de mal pour avoir une image monumentale de Napoléon ler, mais sans pouvoir y parvenir. Aussi furent-ils

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un jour en proie à l'émotion la plus vive en voyant débarquer une statue de Ganymède, que la famille Bonaparte envoyait à M. Ramolino : ils prirent l'aigle de Jupiter pour l'aigle impériale et Ganymède pour Napoléon ; et se rendant aussitôt en foule à la Place du Marché, ils exigèrent que le groupe surmontât la fontaine, pour que l'on pût enfin contempler dans le marbre le grand empereur. En faisant ainsi du jeune Troyen un de leurs compatriotes, ces braves Corses semblaient vouloir confirmer la fable du Chroniqueur qui attribue à un prince troyen la fondation d'Ajaccio.

C'est l'œuvre du florentin Bartolini que l'on destinait à Ajaccio ; mais on ne s'entendit pas sur le prix, et la ville fut ainsi privée de ce beau marbre (1). La statue de Napoléon que possède maintenant Ajaccio, est un médiocre travail de Laboureur. Napoléon est représenté en consul. Il regarde la mer : de sa petite île natale il semble prêt à s'élancer sur le vaste élément. Enveloppé dans la toge romaine, le front couronné de laurier, il tient la main sur un gouvernail attaché au globe terrestre. L'idée est bonne : en vue du golfe, le gouvernail est un emblème naturel, surtout dans la main d'un insulaire. Mais la vie embryonnaire du souverain intéresse ici plus que l'histoire de son empire. On aime à observer le petit monde ajaccien que ce géant de l'Europe parcourut enfant et jeune homme, ignorant sa valeur et sa destinée. Puis, l'imagination s'envole de nouveau vers la mer, et voit à l'ancre dans ce golfe un mystérieux navire arrivé d'Egypte pour le ramener en France ; et le général Bonaparte est là plein d'une fiévreuse anxiété, dévorant, la nuit, tous les journaux que la petite ville peut lui fournir, et mûrissant déjà la résolution de s'emparer de ce gouvernail, avec lequel il dirigera non seulement la France, mais la moitié de l'uni-

(1) Cette statue se trouve maintenant à Baslia, sur la Place St-Nicolas.

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