CHAPITRE III
Les Bonaparte n'ont pas eu d'importance dans l'histoire de la Corse. Ils jouissaient de beaucoup de considération auprès de leurs concitoyens, et lurent souvent l'objet de distinctions flatteuses de la part de la République de Gênes, à laquelle Ajaccio se montra toujours fidèle ; mais ils se bornèrent à prendre part à l'administration de leur cité. Ce ne fut qu'avec Charles que le nom des Bonaparte prit de la notoriété dans l'île entière et acquit une importance historique.
Le père de Napoléon naquit à Ajaccio le 29 mars 1746, à une époque orageuse, au moment où les Corses réunissaient toutes leurs forces pour secouer le joug des Génois. GafFori était alors à la tête des insulaires ; Pascal Paoli vivait à Naples dans l'exil. Il était d'usage chez les Bonaparte d'envoyer leurs enfants achever leur éducation en Toscane, surtout à l'université de Pise. Car ils se rappelaient leur noblesse florentine, et jamais ils ne cessèrent de la faire valoir. Charles s'intitulait lui-même Nobile, patricien de Florence. Après avoir suivi les cours de l'école supérieure que Paoli venait d'établir à Corte, Charles Bonaparte alla donc à Pise étudier le droit. Là il s'acquit, paraît-il, de l'estime par son instruction, et des amis par sa libéralité. Muni du diplôme de docteur, il rentra à Ajaccio où il devint l'avocat le plus en vogue.
Doué d'une belle prestance et de brillantes facultés, il attira bientôt l'attention de Paoli, dont le regard pénétrant savait discerner les hommes. Le général l'attacha à sa personne et l'employa dans les affaires de l'Etat. En 1764 le jeune avocat vit Letizia Ramolino, à peine âgée de 14 ans ; c'était la plus belle femme d' Ajaccio. Les deux jeunes gens s'enflammèrent d'amour l'un pour l'autre. Mais les Ramohno, partisans des Génois, ne voulaient pas accorder la main de leur fille à un Paoliste. Paoli intervint lui-même, et triompha de la résistance des parents. La mère de Letizia était mariée
en secondes noces à M. Fesch, capitaine dans le régiment suisse au service de Gênes, dont elle eut un enfant qui sous l'empire devait être cardinal.
Charles, devenu secrétaire de Paoli, accompagna le général à Gorte, siège du gouvernement. Letizia l'y suivit à contrecœur. Alors éclata sur les Corses la grande catastrophe : après le traité de Versailles, les Français occupèrent l'île, et les patriotes corses se réunirent en co >ulte; dans cette assemblée Charles Bonaparte prononça -n discours ardent, où il se déclara pour la guerre contre la France.
Survint la funeste bataille de Pontenovo. Dès que les Français approchèrent de Corte, quelques centaines de familles eOQsidérables de l'île se réfugièrent sur le Monte-Rotondo. Au nombre des fugitifs se trouvaient Charles Bonaparte et sa femme, déjà enceinte de Napoléon. Ils passèrent des jours de douloureuse incertitude parmi les chevriers de ces horribles déserts. Enfin parurent des parlementaires du comte de Vaux, qui venait d'arriver à Corte. Ils annoncèrent que l'île avait fait sa soumission, que Paoli était sur le point de s'embarquer et que les patriotes pouvaient descendre tous sans crainte et rentrer chez eux. Les fugitifs envoyèrent alors à Gorte une ambassade à la tête de laquelle se trouvaient Charles Bonaparte et Laurent Giubega de Calvi. Ces députés ayant obtenu des saufs-conduits pour tout le monde, retournèrent au Monte-Rotondo auprès de leurs amis.
Gh. Bonaparte descendit dans le Niolo avec sa femme pour se rendre de là à Ajaccio. Ils durent passer le Liamone, et comme la rivière était très grosse, Letizia faillit s'y noyer. Elle ne dut son salut qu'à son courage et à la promptitude de ses compagnons à la secourir. Charles voulait suivre dans l'exil Paoli, son bienfaiteur et son ami : il regardait comme une honte de rester en Corse quand la patrie était au pouvoir des Français. Les prières de son oncle, l'archidiacre Lucien, et les larmes de sa jeune épouse, le firent renoncer à cette