CHAPITRE IV
se mettre en frais d'éloquence pour décider son grand-oncle à lui accorder parfois un supplément de pension. Cependant il l'obtenait toujours. La famille entière subissait l'influence de ce jeune homme, de cet empereur-né. Napoléon avait besoin de commander ; et ce qu'il y a de très caractéristique, c'est qu'il régente non seulement ses sœurs, plus jeunes que lui, mais encore son frère aîné, dont il dirige lui-même l'éducation.
Je trouve une de ces lettres écrites de Brienne à son oncle Fesch, devenu plus tard cardinal. Elle porte la date du 15 juillet 1784. Ce garçon de 15 ans s'y exprime avec le sentiment le plus clair des nécessités de la vie sur la carrière que doit suivre Joseph, son frère aîné. La pièce mérite d'être lue, car ce Joseph, dont on s'y entretient gravement, n'est autre que le futur roi d'Espagne. La voici : (1)
(( Mon cher Oncle,
» Brienne, le 15 juillet 1784. — Je vous écris pour vous informer du passage de mon cher père par Brienne, pour aller à Paris conduire Marianne (2) à Saint-Gyr, et tâcher de rétablir sa santé. Il est arrivé ici le 21 avec Lucien et les deux demoiselles que vous avez vues : il a laissé ici ce dernier qui est âgé de neuf ans, et grand de trois pieds, onze pouces, six lignes : il est en sixième pour le latin, et va apprendre toutes les différentes parties de l'enseignement ; il marque beaucoup de dispositions et de bonne volonté : il faut espérer que ce sera un bon sujet. Il se porte bien ; il est gros, vif et étourdi, et pour le commencement on est
1) Reproduite d'après l'original cité par Tommaseo.
2) Elle prit ensuite le nom d'Elise.
content de lui. Il sait très bien le français et a oublié l'italien tout-à-fait. Au reste, il va vous écrire derrière ma lettre ; je ne lui dirai rien afin que vous voyiez son savoir faire. J'espère qu'actuellement il vous écrira plus souvent que lorsqu'il était à Autun. Je suis persuadé que mon frère Joseph ne vous a pas écrit. Comment voudriez-vous qu'il le fit ? Il n'écrit à mon cher père que deux lignes, quand il le fait. En vérité, ce n'est plus le même. Cependant il m'écrit très souvent. Il est en rhétorique ; et ferait le mieux s'il travaillait, car Monsieur le Principal a dit à mon cher père qu'il n'avait dans le collège ni physicien, ni rhétoricien, ni philosophe qui eût autant de talent que lui, et qui fit si bien une version. Quant à l'état qu'il veut embrasser, l'ecclésiastique a été, comme vous savez, le premier qu'il a choisi ; il a persisté dans cette résolution jusqu'à cette heure, où il veut servir le roi ; en quoi il a bien tort pour plusieurs raisons : lo comme le remarque mon cher père, il n'a pas assez de hardiesse pour affronter les périls d'une action ; sa santé faible ne lui permet pas de soutenir les fatigues d'une campagne ; et mon frère n'envisage l'état militaire que du côté des garnisons. Oui, mon cher frère sera un bon officier de garnison : fort bien fait, ayant l'esprit léger, conséquemment propre à de frivoles compliments ; et avec ses talents, il se tirera toujours bien d'une société ; mais d'un combat ? C'est ce dont mon père doute.
« Qu'importe à des guerriers ce frivole avantage? » Que sont tous ces trésors sans celui du courage ? » A ce prix fussiez-vous aussi beau qu'Adonis, » Du Dieu même du Pinde eussiez-vous l'éloquence, » Que sont tous ces dons sans celui de la vaillance ? »
» 2o II a reçu une éducation pour l'état ecclésiastique ;
' il est bien tard pour se démentir. Monseigneur l'évêque d'Autun lui aurait donné un gros bénéfice, et il était sûr d'être évêque. Quels avantages pour la famille ! Monseigneur d'Autun a fait tout son possible pour l'engager à persister, lui promettant qu'il ne s'en repentirait point. Rien : il persiste. Je le loue si c'est du goût décidé qu'il a pour cet état, le plus beau cependant de tous les corps ; et si le grand moteur des choses humaines, en le formant, lui a donné, comme à moi, une inclination décidée pour le militaire.
» 3o II veut qu'on le place dans le militaire ; c'est fort bien, mais dans quel corps ? Est-ce dans la marine ? l» Il ne sait point de mathématiques ; il lui faudra deux ans pour les apprendre ; 2o sa santé est incompatible avec la mer. Est-ce dans le génie ? Il lui faudra quatre ou cinq ans pour apprendre ce qu'il lui faut ; et au bout de ce terme il ne sera encore qu'élève du génie. D'ailleurs, je pense que toute la journée être occupé à travailler n'est pas compatible avec la légèreté de son caractère. La même raison qui existe pour le génie existe pour l'artillerie, à l'exception qu'il faudra qu'il ne travaille que dix-huit mois pour être élève, et autant pour être officier. Oh ! cela n'est pas encore à son goût. Voyons donc : il veut être sans doute dans l'infanterie. Bon, je l'entends : il veut être toute la journée sans rien faire, il veut battre le pavé toute la journée : d'autant plus, qu'estce qu'un mince officier d'infanterie ? Un mauvais sujet les trois quarts du temps. Et c'est ce que mon cher père, ni vous, ni ma mère, ni mon oncle l'archidiacre ne veulent, car il a déjà montré de petits tours de légèreté et de prodigalité. En conséquence, on fera un dernier effort pour l'engager à l'état ecclésiastique ; faute de quoi, mon cher père l'emmènera avec lui en Corse, où il l'aura sous les yeux : on tâchera de le faire entrer au barreau. Je finis en vous priant de me continuer vos bonnes grâces : m'en rendre digne sera le
devoir pour moi le plus essentiel et le plus recherché. Je suis avec le respect le plus profond, mon cher oncle,
» Votre très-humble et très-obéissant serviteur et neveu, )) NapoleOxNE di Bugnaparte.
» P. S. Déchirez cette lettre.
)) Mais il faut espérer que Joseph, avec les talents qu'il a, et les sentiments que son éducation doit lui avoir inspirés, prendra le bon parti, et sera le soutien de notre famille. Représentez-lui un peu tous ces avantages. »
N'aurait-on pas le droit de douter qu'un garçon de 15 ans ait pu écrire une lettre si ferme et si nette V Elle a été publiée, pour la première fois, dans les Lettere di P. Paoli par N. Tommaseo, qui dit la tenir de M. Luigi Biadelli, conseiller à la cour royale de Bastia. Ce document me semble d'une inappréciable valeur. Il nous permet de jeter un coup d'œil profond dans le conseil de famille des Bonaparte ; nous distinguons bien toute la parenté : au moment où il recevait à Ajaccio la lettre qui lui parlait de cet étourdi de Joseph, Monsieur Fesch était accoutré de sa veste en laine de brebis et tenait à la bouche une pipe en bois ; car c'est ainsi que nous le représentent encore des témoins oculaires. Plus tard, il porta un chapeau de cardinal, et cet étourdi de Joseph devint roi d'Espagne.
Déjà dans cette lettre, Napoléon se montre le futur tyran de sa famille. Il s'y occupe de ses frères, il songe à leur avenir ; il leur donnera ensuite des couronnes de rois, mais en exigeant d'eux une obéissance absolue. Il n'y en eut que deux qui lui résistèrent : le citoyen Lucien et Louis, roi de Hollande.