CHAPITRE VI
moment : le jour il se promenait chez lui avec inquiétude, ou se concertait avec l'abbé Fesch et ses adhérents, en proie à l'insomnie, pâle, rêveur, les yeux enflammés, l'âme brûlante de passion. Peut-être brigua- t-il avec plus de calme le consulat et l'empire.
Le commissaire chargé de veiller à l'élection arrive enfin ; il va se loger chez les Peraldi. Le danger est donc imminent. Un Dix-huit brumaire est résolu. Le parti de Napoléon prend les armes. Le féroce Zampaglino pénètre, la nuit, dans la maison Peraldi, où il trouve tout le monde attablé avec le commissaire. « Madame Letizia désire vous parler, crie Zampaglino à ce dernier, et à l'instant même. » Le commissaire suit son interlocuteur, les Peraldi n'osent le retenir ; et les Napoléonistes leur enlèvent ainsi leur hôte, qu'ils obligent à loger dans la maison Bonaparte, sous prétexte qu'il n'est pas libre chez les Peraldi. Dans ce petit coup d'Etat, Napoléon se montra habile et résolu.
Peraldi se tint coi. Mais l'élection, qui eut lieu dans l'église San Francesco, ne se passa pas sans orage : Geronimo Pozzo-di-Borgo, arraché de la tribune, eut de la peine à sauver sa vie. Quenza, du parti Bonaparte, fut nommé commandant en premier, Napoléon commandant en second.
Dès ce moment, Napoléon ne vécut que pour ses troupes : son bataillon devint son école de guerre, comme le club d'Ajaccio était son école politique. Cependant, la tension augmentait entre les partis, les aristocrates et les adhérents des prêtres non assermentés d'une part, et la garde nationale de l'autre. En 1792, le jour de Pâques, le peuple et le bataillon en vinrent aux mains. Le sang coula pendant plusieurs jours, sans que les autorités songeassent à intervenir. Napoléon échappa heureusement à la mort. Lorsque l'orage se fut dissipé, il écrivit, au nom de ses troupes, une lettre de justification au ministre de la guerre et à l'assemblée législative. On envoya trois commissaires : ils firent un rap-
port favorable sur la conduite du bataillon, qui fut cependant éloigné d'Ajaccio. Napoléon se rendit à Gorte où Paoli le reçut avec froideur.
Au mois de mai de cette même année il alla à Paris pour ramener en Corse sa sœur Elise, alors à St-Gyr. Le complet désarroi où il trouva les choses dans la capitale lui fit perdre tout espoir d'avancement, et il en fut si affecté qu'il songea, dit-on, à se donner la mort. Il se débarrassa de ces idées noires en composant un dialogue sur le suicide. Peu de temps après l'horrible 2 septembre, il rentra en Gorse.
Ainsi donc, l'homme destiné à transformer l'Europe se donnait beaucoup de mal dans son pays pour déjouer de petites intrigues et en ourdir à son tour contre ses ennemis ; et cela au moment où les armées de la jeune République, conduites par Dumouriez, étonnaient déjà le monde par leurs exploits. Sa vie était constamment exposée au stylet ou à la balle d'un assassin.
A Gorte, Paoli le congédia avec des paroles sévères. Les voies de ces deux hommes étaient bien différentes. Bonaparte n'aspirait point à suivre les traces du noble patriote. Si telle eût été son ambition, son cœur se serait enflammé pour la liberté de la Corse, et maintenant peut-être un chevrier farouche me dirait en me montrant dans ces montagnes quelque site effrayant : « Voyez, c'est ici que tomba Bonaparte, le grand chef des Corses ; il fut presque aussi vaillant que Sampiero. »
Paoli lui ordonna d'aller à Bonifacio se joindre à l'expédition contre la Sardaigne. Il obéit en murmurant.
Il resta huit mois à Bonifacio à faire les préparatifs nécessaires. Le 22 janvier, un jour après l'exécution de Louis XVI, il faillit perdre la vie, et voici dans quelles circonstances : Des marins, un ramassis de canaille marseillaise, étant descendus à terre, s'étaient pris de dispute avec le bataillon corse. Napoléon accourut pour calmer les esprits.