CHAPITRE VI. 2Uy
Il fut accueilli par les rugissements du ça ira, traité d'aristocrate et menacé de la lanterne ; mais le peuple et les soldats corses parvinrent à mettre en fuite cette bande de forcenés.
L'expédition de Sardaigne, dont Truguet avait le commandement en chef, était destinée à effrayer la cour de Turin ; elle échoua complètement. Paoli lui-même voulut, dit-on, cet insuccès. Il avait bien fourni mille gardes nationaux commandés par Golonna-Gesari, mais en disant à cet ami dévoué, qui l'a rapporté plus tard : « Souviens-toi que la Sardaigne est l'alliée naturelle de notre île ; qu'en mainte circonstance elle nous a approvisionnés de vivres et de munitions, que le roi de Piémont s'est toujours montré favorable aux Corses et à leur cause. »
L'escadre quitta enfin le port de Bonifacio et fit voile pour l'île de la Magdeleine. Napoléon était sous les ordres immédiats de Golonna et commandait l'artillerie. Il fut l'un des premiers à sauter à terre, et envoya lui-même un boulet rouge dans le château. Mais ses dispositions manquèrent leur effet : les Sardes firent une sortie, et Colonna ordonna la retraite.
Napoléon en pleura de rage ; il fit à son chef les représentations les plus vives ; et comme on ne daigna pas l'écouler, il ajouta en s'adressant à quelques officiers : « Il ne me comprend pas \ y> — « Vous êtes un insolent, » lui cria alors Colonna, en lui imposant silence. Le jeune soldat connaissait son devoir : il se tut, et rentra dans les rangs. « Ce n'est qu'un cheval de parade! » dit-il plus tard en parlant de Colonna. Ainsi Napoléon débutait à la guerre par un insuccès.
De retour à Bcnifacio, il apprit que Paoli, contraint de jeter le masque, avait dissous le bataillon de Quenza. Cela se passait au printemps de l'année 4793, au moment où la Convention envoyait Saliceti, Delcher et Lacombe dans l'île,
en qualité de commissaires. Lucien Bonaparte et Barthélémy Arena avaient accusé Paoli ; mais Napoléon, loin de se joindre à eux, se sentit porté par le souvenir de son père et par la propre noblesse de sa nature à prendre la défense de son grand compatriote. Il écrivit une justification de Paoli et l'envoya à la Convention. C'est un fait qui l'honore. Cette pièce remarquable nous a été conservée, mais avec des lacunes. Telle qu'elle existe, je la regarde comme une ébauche, un premier jet, dont Napoléon voulait sans doute se servir plus tard pour composer son œuvre.
Lettre de Napoléon Bonaparte à la Convention (1)
Représentants,
Vous êtes les vrais organes de la souveraineté du peuple. Tous vos décrets sont dictés par la Nation, ou immédiatement ratifiés par elle. Chacune de vos lois est un bienfait, et vous acquiert un nouveau titre à la reconnaissance de la postérité, qui vous doit la République, et à celle du monde, qui datera de vous sa liberté.
Un seul de vos décrets a profondément affligé les citoyens de la ville d'Ajaccio ; c'est celui qui ordonne à un vieillard septuagénaire, accablé d'infirmités, de se traîner à votre barre, confondu un instant avec le scélérat corrupteur ou le vil ambitieux.
Paoli serait-il donc corrupteur ou ambitieux?
Corrupteur! et pourquoi? Est-ce pour se venger de la famille des Bourbons, dont la perfidie politique accabla sa
(1) Nous reproduisons l'original.
CIIAPITRK VI. ^'11
patrie de maux, et l'obligea h l'exil? Mais ne vient-elle pas de périr avec la tyrannie et ne venez-vous pas d'assouvir son ressentiment, s'il en conserve encore, dans le sang de Louis?
Corrupteur! et pourquoi? Est-ce pour rétablir l'aristocratie nobiliaire et sacerdotale ? Lui qui, dès l'âge de
treize ans, lui qui, à peine arrivé à la tête des affaires,
détruisit les fiefs qui existaient, et ne connut d'autre distinction que celle de citoyen? lui qui lutta, il y a trente ans, contre Rome, et fut excommunié, s'empara des biens des évêques, enfin qui donna, après Venise.... en Italie...
Corrupteur ! et pourt^uoi ? Pour donner la Corse à l'Angleterre, lui qui ne l'a pas voulu donner à la France, malgré les offres de Chauvelin, qui ne lui eût épargné ni titres ni faveurs !
Livrer la Corse à l'Angleterre ! Qu'y gagnerait-il de vivre dans la fange de Londres ? Que n'y restait-il pas, lorsqu'il y était exilé ?
Paoli serait-il ambitieux ? Si Paoli est ambitieux, que peut-il désirer de plus ? Il est l'objet de l'amour de ses compatriotes, qui ne lui refusent rien ; il est à la tête de l'armée, et se trouve à la veille de devoir défendre le pays contre une agression étrangère.
Si Paoli était ambitieux, il a tout gagné à la République;
et s'il se montre attaché à lors de la Constituante, que
ne doit-il faire aujourd'hui que le peuple est tout?
Paoli ambitieux ! Représentants, lorsque les Français étaient gouvernés par une cour corrompue, lorsqu'on ne Croyait ni à la vertu ni à l'amour de la patrie, l'on a du sans doute dire que Paoli était ambitieux. Nous avons fait la guerre aux tyrans : cela n'a pas dû être pour l'amour de la patrie et de la liberté, mais pour l'ambition des chefs ! C'est donc à Coblentz que Paoli doit passer pour ambitieux ; mais à Paris, dans le centre de la liberté française, Paoli, s'il est
bien connu, sera le patriarche de la République française ; ainsi pensera la postérité, ainsi le croit le peuple. Rendezvous à ma voix, faites taire la calomnie et les hommes profondément pervers qui l'emploient. Représentants ! Paoli est plus que septuagénaire, il est infirme : sans quoi, il serait allé à votre barre pour confondre ses ennemis. Nous lui devons tout, jusqu'au bonheur d'être République française. Il jouit toujours de notre confiance. Rapportez, en ce qui le concerne, votre décret du 2 avril et rendez à tout ce peuple la joie . *.
Bientôt après, le jeune révolutionnaire devint le mortel ennemi du vieux patriote, ou plutôt l'ardent adversaire de ses idées. Paoli, qui n'avait pas encore bien pénétré les sentiments de Napoléon, lui donna, paraît-il, à entendre un jour que son intention était de détacher la Corse de la France et de l'unir à l'Angleterre. Napoléon se serait alors récrié et Paoli aurait fait contre son contradicteur une sortie fort violente.
Les Paolistes étaient nombreux, la citadelle même d'Ajaccio se trouvait entre les mains de Colonna, l'un des leurs. Paoli et le procureur syndic Pozzo-di-Borgo, mandés à la barre de la Convention, refusèrent d'obéir ; ils furent déclarés hors la loi, et firent dès lors une guerre ouverte à la France.
Les trois commissaires nommèrent Napoléon inspecteur général de l'artillerie de l'île, avec mission de s'emparer de la citadelle d'Ajaccio. Il le tenta plusieurs fois, mais en vain. Le sort ne lui réservait point de lauriers en Corse. Pendant cette entreprise, sa vie courut les plus grands dangers. Un jour il alla avec environ 50 hommes occuper la tour de Capitello, située sur le golfe ; de là il se proposait d'assaillir