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CHAPITRE VI

la ville du côté de la terre, tandis que les vaisseaux l'attaqueraient par mer. Une tempête éloigna la flotte : Napoléon resta sans communications dans la tour ; réduit à se nourrir de viande de cheval, il eut pendant deux jours à repousser les assauts des ennemis. Enfin quelques bergers des montagnes vinrent le délivrer, et il put rejoindre la flotte.

Plein de dépit, il veut alors se rendre par terre à Bastia. Mais, en route, il apprend que Marius Peraldi a soulevé le peuple contre lui pour le saisir et le livrer à Paoli, qui le fera certainement fusiller. A Vivario, il se cache chez le curé; à Bocognano, ses amis ont beaucoup de peine à le soustraire à la fureur de la foule ; il s'enferme dans une chambre, et se glisse, la nuit, par une fenêtre dans la rue. Il arrive heureusement à Ajaccio. Mais là même, exposé à des dangers plus grands encore, il est obligé de fuir sa maison, de se blottir dans une grotte, près de la Chapelle des Grecs, où il passe toute une nuit. Ses amis parviennent enfin à l'embarquer pour Bastia. La rage des Paolistes se déchaîna alors contre sa famille : Madame Letizia s'enfuit à Milelli avec ses enfants, sous l'escorte de quelques amis fidèles de Bastelica et de Bocognano. Louis, Marianne, Pauline et l'abbé Fesch l'accompagnaient; Jérôme et Caroline se tinrent cachés dans la maison Bamolino. Ne se croyant pas en sûreté à Milelli, la famille anxieuse courut, la nuit, vers la mer près de la tour de Capitello, espérant pouvoir y attendre la flotte française. La fuite à travers ces rudes montagnes fut bien pénible. Une troupe de paysans de Bastelica, lieu natal de Sampiero, ouvraient la marche ; puis venaient Madame Letizia tenant la petite Pauline par la main et l'abbé Fesch avec Marianne et Louis ; les hommes de Bocognano formaient l' arrière-garde. S'avançant par des pentes abruptes et à travers de sauvages torrents, la famille de Napoléon, après bien des fatigues, arriva enfin à la plage de Capitello, où tous se blottirent dans le makis.

Au même moment Napoléon partait de Bastia sur un petit navire, précédant l'escadre française qui laissait les eaux de cette ville pour aller à Ajaccio tenter un débarquement et une attaque contre la citadelle. Près des Iles Sanguinaires, il se fit débarquer à un endroit où sa famille avait de nombreux bergers. Là apprenant que les siens étaient fugitifs, il envoya du monde à leur découverte et attendit toute la nuit le retour des explorateurs. L'aube parut. Napoléon, assis à l'ombre d'un rocher, songeait avec angoisse au malheureux sort de sa famille, lorsqu'un berger courut à lui en criant : « Sauvez-vous ! s Une troupe d'hommes venus d' Ajaccio pour l'arrêter avec les siens s'approchait : il n'eut que le temps de se jeter à la mer ; et grâce aux décharges du navire, qui tinrent les ennemis en respect, il put regagner son bord.

Le même jour, le vaisseau entra dans le golfe : et comme il rangeait la côte, on put distinguer sur le rivage plusieurs personnes qui demandaient par des signes à être embarquées. C'étaient la mère et les frères et sœurs de Napoléon.

On les transporta à Calvi, où ils trouvèrent l'hospitalité. La maison de Bonaparte, envahie par le peuple furieux, fut livrée au pillage. La famille n'avait dû son salut qu'à la prudence du corse Costa, à qui Napoléon, pour reconnaître ce service, fit un legs de 100,000 francs.

Les tentatives pour s'emparer d' Ajaccio furent vaines : abandonné par la flotte et rappelé enfin lui-même, Napoléon fit voile pour Calvi ; et de là il se rendit sur le continent français. On le reverra au siège de Toulon.

C'est ainsi que Paoli l'avait poussé dans le courant de l'histoire universelle. Deux hommes, ennemis mortels l'un de l'autre, Marbeuf et Pascal Paoli, le despotisme et la liberté, devaient donc fixer la carrière de Napoléon. Lorsqu'il devint consul et que son étoile se leva resplendissante sur le monde, l'étoile de Paoli avait depuis longtemps disparu. Il

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