CHAPITRE VI
y a un lait qui me cause une émotion profonde : A la nouvelle de l'élévation de Napoléon au consulat, le noble vieillard, proscrit, délaissé au fond de sa retraite de Londres, illumine sa maison avec une joie exempte d'égoïsme, oubliant ses griefs, espérant que le grand Corse deviendra un soutien pour l'humanité. Il dit dans une lettre : « Napoléon nous a vengés de ceux qui ont été la cause de notre ruine. Je souhaite seulement qu'il se souvienne de son pays. )) Il resta dans l'exil ; Napoléon ne songea pas à l'en faire sortir; peut-être craignait-il par là de déplaire aux Français.
Au moment de sa fortune, Napoléon oublia sa petite patrie, ingrat comme tous les parvenus qui n'aiment pas à s'entendre rappeler le lieu obscur de leur naissance. Il ne fit rien pour son pauvre pays, et les Corses s'en souviennent. Ils se disent encore que l'empereur demanda un jour sèchement à un compatriote qui s'était présenté à lui : « Eh bien ! que fait-on en Corse? Est-ce qu'on s'y assassine toujours ? »
Depuis l'époque où il quitta en fugitif son île natale, Napoléon ne la revit qu'une fois ; ce fut le 29 septembre 1799, à son retour d'Egypte. Il entra dans le port d'Ajaccio sur un vaisseau où se trouvaient aussi Murât, qui devait plus tard, en des circonstances bien différentes, s'éloigner de ces rivages, Eugène, Berthier, Lannes, Andreossi, Louis Bonaparte, Monge et Berthollet. II ne voulait pas débarquer ; mais ses compagnons de voyage ayant exprimé le désir de connaître sa ville natale, il se rendit à leurs prières ainsi qu'à celles des Ajacciens. Un homme qui, dans son enfance, avait assisté à ce débarquement me dit : « Voyez-vous, cette place était couverte d'une foule délirante, les fenêtres, les toits des maisons fourmillaient de curieux : tout le monde voulait voir l'homme étrange qui naguère encore n'était ici qu'un officier ordinaire, que l'un des chefs démocrates de notre petite cité. Il descendit à la Casa Bonaparte, puis alla se
promener sur la Place du Diamant.... Il faut que je vous raconte une anecdote qui lui fait honneur :(( Lorsque Napoléon vivait à Ajaccio, il était en butte à la haine des prêtres et des aristocrates. Voulant un jour rentrer chez lui (il se trouvait précisément au coin de cette rue), il voit un abbé, mon parent, qui de sa fenêtre l'ajuste avec une carabine. Napoléon se baisse aussitôt et la balle, passant par dessus sa tête,
va frapper le mur Encore un peu, et l'empereur était
perdu pour le monde. Or, le général Bonaparte rencontra ce même prêtre sur la Place du Diamant. L'abbé fit mine de l'éviter en passant de l'autre côté de la rue ; mais Napoléon courut lui tendre la main, et lui rappela gaiement leur ancienne aventure. Voyez-vous, en cela il ne fut point Corse;... il est vrai que les grands hommes oublient facilement les offenses. » Mais Napoléon se montra bien Corse en faisant fusiller le duc d'Enghien. Ce fut là le fait d'un bandit : son unique explication se trouve dans la vendetta qui permet de tuer tous les membres d'une famille ennemie. Napoléon ne pouvait démentir entièrement son origine. Comme un grand nombre de ses compatriotes, il aima le romanesque, le théâtral, l'aventureux : l'Egypte, la Russie, l'Ile-d'Elbe, ce sont autant de scènes de son histoire où il n'apparaît qu'un grand aventurier de génie.
A Ajaccio il alla faire une partie de chasse avec ses compagnons, et passa une journée à Milelli, où il avait écrit autrefois son pamphlet contre Buttafuoco. Que d'exploits admirables n'avait-il pas semés sur son passage ! que de princes et de peuples son glaive redoutable et sa parole foudroyante n'avaient-ils pas abattus ! Il appela ses bergers, récompensa richement ce Zampaglino qui l'avait aidé à faire son premier coup d'Etat, leur distribua ses troupeaux et ses champs. Sa pauvre nourrice Camilla Ilari accourut aussi ; elle l'embrassa en pleurant, lui offrit une bouteille de lait et lui dit simplement : (( Mon fils, je t'ai donné le lait de mon cœur, prends