CHAPITRE VI
maintenant celui de mes chèvres. » Napoléon lui donna une maison confortable et une riche campagne ; quand il fut devenu empereur, il y joignit une pension de 3,600 francs. — Après être resté six jours à Ajaccio, il fit voile pour la France.
Depuis cette époque, il ne revint plus dans son île natale ; mais le sort la fit surgir encore une fois à ses yeux lorsque, écarté de l'histoire, dont il ne servait plus les desseins, il se trouva triste et abattu sur le rocher de TIle-d'Elbe. L'amère destinée lui montra alors le lieu obscur d'où, enfant de la fortune, il s'était élancé dans le monde.
A Sainte-Hélène, ses pensées s'envolaient toujours vers la Corse. Les moribonds aiment à revenir sur leur vie passée, à s'arrêter surtout aux images de leur enfance. Napoléon à Sainte-Hélène parlait beaucoup de son pays. Il dit un jour en dictant ses mémoii es : « Aux temps du Consulat et de l'Empire, mes braves Corses n'étaient pas contents de moi. Ils me reprochaient d'avoir négligé mon pays... J'étais entouré d'ennemis et surtout de jaloux. On considérait toute faveur accordée aux Corses comme une injustice, comme un vol au préjudice des Français. La conduite que m'imposa alors la politique a éloigné de moi mes compatriotes et les a refroidis à mon égard. Je le regrette, mais je ne pouvais agir autrement. Lorsque les Corses me virent malheureux, maltraité par tant de Français ingrats, en butte aux attaques de l'Europe coalisée, ils oublièrent tous mes torts, car ils conservent encore intactes leurs mâles vertus : si j'y avais consenti, ils se seraient sacrifiés pour moi.... Que de souvenirs la Corse m'a laissés ! Je songe toujours avec délices à ses beaux sites, à ses montagnes ; il me semble respirer encoie son air embaumé. J'aurais amélioré le sort de ma belle Corse, j'aurais fait le bonheur de mes compatriotes ; mais les revers sont venus, et je n'ai pu mettre mes projets à exécution. » La première demande que Napoléon adressa au corse
Antomarchi, son médecin, en le voyant entrer chez lui à Sainte-Hélène, fut celle-ci : « Avez-vous un Filippini? )> Les Corses l'ont constamment suivi en foule dans son aventureuse carrière ; il en éleva un grand nombre aux honneurs, entre autres Baciocchi, Arena, Gervoni, Arrighi, Saliceti, Casabianca, Abbatucci, Sebastiani. Jusqu'à son dernier soupir, il aima tendrement Golonna-Cesari lui-même, son ancien adversaire politique et l'ami dévoué de Paoli ; et Golonna resta attaché à Napoléon sans renier son amour pour Paoli. Ge fut lui qui le premier connut les projets de fuite de l'Ile-d'Elbe, lui que, dans son testament de Sainte-Hélène, l'empereur chargea de prendre soin de sa mère. Golonna s'acquitta scrupuleusement de cette mission : jusqu'à la mort de Madame Letizia, il resta auprès d'elle comme un intendant et un ami. Puis il se retira à Vico près d'Ajaccio.
Ge fut des mains d'un Gorse que Napoléon expirant reçut l'extrême-onction, des mains de l'abbé Vignali, qui plus tard périt assassiné dans son pays. Il mourut au milieu de ses compatriotes, qui n'avaient pas voulu abandonner leur frère dans le malheur.