‹ Histoire des CorsesChapitre 33 sur 408 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

» viendrait de l'étranger? Pour se soustraire au joug des » Perses et sauver leur indépendance, a-t-on vu les Grecs » recourir à leurs voisins ? Les républiques italiennes » nous offrent de récents exemples de ce que peut l'éner- » gie d'un peuple, quand elle est soutenue par l'amour de » la patrie. Doria a pu délivrer son pays d'une aristocra- » tie arrogante et tyraunique, et nous, nous attendrions yy pour nous soulever que les soldats du roi de Navarre » viennent combattre dans nos rangs ! »

Le 12 juin 1564, Sampiero débarque dans le golfe de Vallinco avec vingt Corses et vingt-cinq Français ; puis il coule à fond les deux galères qui l'ont transporté avec sa petite troupe.' Comme on lui demande où il cherchera son salut, si les Génois viennent à le surprendre, il répond : « Dans mon épée ! » Bientôt après, il court au château d'istria, s'en empare et marche en toute hâte sur Gorte. Les Génckis vont le rencontrer sous les murs de cette ville avec des forces de beaucoup supérieures (Sampiero n'a avec lui que 100 hommes) ; mais si grande est la terreur qu'il inspire, qu'à sa vue l'ennemi s'enfuit sans coup férir. Gorte lui ouvre ses portes et devient ainsi son premier pomt d'appui ; La Terre de Commune n'hésite pas à se déclarer en sa faveur.

Sampiero marche alors sur Vescovato, dont la campagne, la plus riche de l'ile, s'étend gracieusement sur le penchant des collines qui vont mourir dans la belle plaine de Mariana, près de la mer. A cette nouvelle le peuple s'assemble, redoutant pour ses moissons le fléau de la guerre ; l'archidiacre Filippini, l'historien de la Corse, le presse vivement de se tenir tranquille, sans s'inquiéter de Sampiero. Celui-ci entre à Vescovato qu'il trouve plongé dans un morne silence. Les habitants se tenaient enfermés dans leurs maisons. Cédant enlin à la curiosité ou à la sympathie, ils en sortent. Sampiero leur reproche avec raison leur manque de patriotisme, et son discours produit sur eux une impression profonde. Ils lui offrent à l'envi

l'hospitalité, mais il les châtie en repoussant leur offre, et s'en va coucher à la belle étoile.

Vescovato fut néanmoins le théâtre d'une bataille sanglante ; Nicolas Negri vint bientôt, avec ses Génois, y assaillir les milices nationales. Ce fat une lutte meurtrière ; par le nombre relativement restreint des combattants, elle dut prendre tous les caractères d'un combat singulier. Une troupe de soldats indigènes, au service de la République, se trouva engagée dans cette action ; lorsque ces soldats s'avancèrent contre lui, Sampiero, d'un mot qui leur rappelait toute leur honte, les rejeta en arrière. Mais les Corses éprouvaient des pertes cruelles ; déjà Bruschino, l'un de leurs plus vaillants capitaines, était tombé, et la victoire penchait du côté de Gênes, lorsque Sampiero rétablit l'ordre dans son armée, et par un suprême effort culbuta l'ennemi, qui se dispersa et s'enfuit en désordre vers Bastia.

La victoire de Vescovato grossit les rangs de l'armée nationale ; une deuxième bataille, gagnée près de Caccia, et dans laquelle Nicolas Negri perdit la vie, mit tout l'intérieur de l'ile sous les armes. Sampiero espéra alors de sérieux secours de la Toscane et même de la Turquie ; en battant coup sur coup, avec les infimes moyens dont il disposait, les Espagnols, les Allemands et les Génois, il avait montré ce que pourrait chez ses compatriotes l'amour de la liberté, le jour où ils trouveraient un appui au dehors.

Negri mort, les Génois le remplacèrent immédiatement par Etienne Doria, leur meilleur homme de guerre, bien digne du nom qu'il portait, pour sa bravoure, son intelligence et sa sévérité impitoyable. A l'arrivée de Doria, que suivit une armée de quatre mille mercenaires, Italiens et Allemands, la guerre reprit avec une fureur nouvelle. Les Corses essuyèrent plusieurs revers, les Génois en subirent aussi un grand nombre et furent une seconde fois rejetés sur Bastia.

Doria s'empara de Bastelica par surprise et la réduisit en

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cendres, rasant jusqu'au sol la maison de Sampiero. Mais qu'importait sa maison, que faisait la fortune à l'homme qui avait sacrifié sa femme à la patrie? Notons ici la politique génoise, qui chercha toujours à mettre chez les Corses le patriotisme en lutte violente avec les affections personnelles.

Ce que Gènes avait vainement tenté auprès de Sampiero lui réussit avec Achille Campocasso, homme d'une énergie peu commune, appartenant à une ancienne et noble famille de Caporali. Elle fit arrêter la mère de Campocasso. Le fils n'hésita pas un instant. Il mit bas les armes, et courut au camp ennemi sauver sa mère de la torture. Mais les Génois lui ayant proposé d'assassiner Sampiero, il s'enfuit dans sa maison et s'y tint tranquille.

La position de Sampiero devenait critique. Après la mort de Bruschino, la défection de Campocasso et la défaite du brave Napoléon de Santa-Lucia (le premier Corse qui ait illustré le nom de Napoléon par des faits d'armes), il se voyait chaque jour abandonner par quelque vaillant ami.

Si deux noms pouvaient résumer toute la haine des Corses et des Génois, ce seraient bien ceux de Sampiero et de Doria, de ces hommes que séparait une haine profonde et qui étaient en même temps les représentants les plus purs de leurs nationalités. Etienne Doria surpassa tous ses prédécesseurs en cruauté. Il avait juré d'exterminer le peuple corse. Voici d'ailleurs les principes qu'il professait hautement : a Lorsque les Athéniens, disait-il, après une » lutte de sept mois, s'emparèrent de la capitale de Mélos, » l'alliée de Sparte, ils en firent mettre à mort tous les » habitants de plus de 14 ans et, pour repeupler la ville et » la tenir dans l'obéissance, ils y envoyèrent une colonie. » Pourquoi n'imiterions-nous pas cet exemple ? Les Corses » seraient-ils moins coupables que les rebelles de Mélos ? » Par ces exécutions terribles, les Athéniens voulaient » arriver à la conquête du Péloponèse, de toute la Grèce,

» de l'Afrique, de l'Italie et de la Sicile. En passant au fil de » l'épée tous leurs ennemis, ils rétablirent le prestige et la » terreur de leurs armes. On nous dira que nous foulons » aux pieds les droits du peuple, que nous violons les lois » de l'humanité, de la civilisation... Qu'importe? Que les » Corses me craignent, c'est tout ce que je demande. Je » fais plus de cas du jugement de Gènes que du jugement » de la postérité, par lequel on tente en vain de m'etïrayer. » Postérité ! Mot vide de sens, qui n'arrête que les hom- » mes faibles et indécis. Notre intérêt c'est d'étendre le » cercle de nos conquêtes et d'enlever aux insurgés tout » ce qui peut alimenter la guerre. Or, pour atteindre ce » but, je ne vois que deux moyens : détruire les moissons, » incendier les villages et renverser les tours où vont se » retrancher les rebelles qui ne peuvent plus tenir la cam- » pagne. « Ces maximes de Doria disent assez toute la haine de la République contre l'indomptable peuple corse et les maux affreux que ce pauvre peuple eut à souffrir. Etienne Doria dévasta et incendia la moitié de l'Ile ; mais il ne put triompher de son ennemi.

Sampiero avait tenu à Bozio une assemblée générale, pour consolider le gouvernement national par de sages institutions, rétablir les Douze et d'autres magistrats populaires et rendre enfm possible une levée en masse. U n'était pas seulement homme de guerre ; doué d'un esprit pénétrant, il voulait donner à son pays, avec l'indépendance, une constitution répubUcaine basée sur les anciennes institutions de Sambucuccio d'Alando, et tirer de la position de l'Ile, de ses torêts et de ses produits tout ce qui pouvait en faire une puissance maritime ; il désirait que la Corse alliée à la France, devint un pays libre et fort, comme autrefois Rhodes et Tyr. Il ne brigua pas le titre de Comte de Corse ; le premier, il s'appela le Père de la Patrie ; les seigneurs avaient fait leur temps.

Sampiero envoya des députés' sur le continent pour demander des secours, surtout à la France. Tout fut vain :

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