‹ Histoire des CorsesChapitre 334 sur 408 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

influence auprès des Anglais au détriment de Paoli, son bienfaiteur. Puis il quitta la Corse, visita plusieurs fois Londres, Vienne, la Russie, Gonstantinople, la Syrie, parcourant le monde et les cours, comme autrefois Sampiero, et cherchant partout avec une activité infatigable à attiser les colères contre Napoléon. Ce dernier le poursuivait également de sa haine ; il aurait bien voulu tenir dans ses mains cet ennemi implacable qui venait insidieusement traverser tous ses projets. Après la paix de Presbourg, il demanda son extradition : s'il l'avait obtenue, il eût procédé envers Pozzodi-Borgo, comme autrefois Charles XIÏ envers Patkul. Cette inimitié est une vendetta corse, la haine corse transportée dans l'histoire. Ce fut Pozzo-di-Borgo qui décida Bernadotte à se déclarer contre Napoléon ; lui qui poussa les alliés à marcher aussitôt sur Paris ; lui qui écarta le roi de Rome ; lui encore qui, au Congrès de Vienne, demanda avec insistance l'éloignement de Napoléon de l'Ile-d'Elbe et sa rélégation dans une île lointaine. A Waterloo il parut en armes contre son grand adversaire, et fut blessé dans la bataille. Lorsque enfin son ennemi tomba enchanié sur le roc de Sainte- Hélène, le diplomate, dans la satisfaction de sa vengeance, prononça cette fière et terrible parole : (c Je n'ai point tué Napoléon ; j'ai jeté sur lui la dernière pelletée de terre. »

Pozzo-di-Borgo recueillit une couronne de comte russe, ainsi que l'honneur d'être le ministre résident de toutes les Russies à la Cour de France. Vivant à Paris, il fit une guerre ouverte à la réaction, et s'attira par là l'animosité des cours européennes. Dans sa longue carrière, il fut et resta toujours Corse. Jamais, me dit-on, il ne renia les mœurs de son pays. I! aimait son île natale, et on pourrait presque dire qu'en cela il combattait encore Napoléon ; il lui enleva à son profit la reconnaissance de ses compatriotes. Napoléon négligea entièrement la Corse ; Pozzo-di-Borgo fit beaucoup pour elle en publiant à ses frais une édition de ses deux historiens

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nationaux, Pietro Girneo et Filippini. C'est à lui que Gregoii a dédié son recueil des Statuts. Le nom de Pozzo-di-Borgo brille ainsi sur les trois monuments les plus considérables de l'histon^e corse et ne périra pas. Sa bienfaisante activité et ses largesses envers les Corses égalèrent son immense fortune. Il mourut dans la vie privée à Paris, le 15 février 1842, à l'âge de 74 ans, séparé, dégoûté du monde, malade d'esprit. Ce fut l'un des diplomates les plus habiles et les plus sagaces de notre siècle.

Sa fortune passa à ses neveux, qui ont acquis de grands domaines aux environs d'Ajaccio. L'un d'eux a été assassiné naguère non loin de la ville. Il était le distributeur des bienfaits du comte Carlo Andréa et, comme tel, il s'était rendu odieux par des injustices. Il avait en outre, paraît-il, séduit une jeune fille et refusé de payer à la famille de la victime une forte indemnité. Les parents offensés résolurent sa mort. Lorsqu'un jour il revenait de sa villa à Ajaccio, des hommes entourèrent sa voiture en lui criant : « Neveu de Carlo Andréa, mets pied à terre ! » L'infortuné descendit aussitôt. Les meurtriers exécutèrent leur forfait, de sangh'oid, en plein jour, publiquement, comme l'arrêt de la justice populaire contre un criminel. Le blessé respirait encore. Les assassins le transportèrent mourant dans sa voiture, et ordonnèrent au cocher de retourner à la ville afin que le neveu d'Andréa Pozzo-di-Borgo pût mourir dans son lit. Puis ils s'enfoncèrent dans le makis, où, quelque temps après, ils périrent en luttant contre les gendarmes.

C'est là un trait de terrible justice, tel qu'on en voit souvent dans le pays des Corses. J'en rapporterai ici un autre exemple. C'est un fait remarquable, émouvant, qui s'est passé à Alata, lieu natal des Pozzo-di-Borgo, à quelques milles d' Ajaccio.

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