CHAPITRE VIII
avait éprouvé bien des malheurs. Lorsqu'on eut enseveli son fils, elle ne pleura plus ; elle ne songea qu'à le venger, car c'était une vaillante femme, issue de l'antique famille des Colonna d'Istria.
Marianna quitte sa robe et s'habille en homme : elle se couvre du pelone, se coiffe du bonnet phrygien, ceint la carchem, le pistolet et le poignard, et s'arme d'un fusil à deux coups. Elle ressemble en tout aux rudes paysans de ses montagnes ; mais une riche ceinture écarlate, la fine bordure en velours du pelone, et le manche élégant, incrusté d'ivoire et de nacre, du poignard disent bien qu'elle est de noble maison.
Elle se met à la tête des siens, et poursuit sans relâche le meurtrier de son fils. Andréa Romanetti fuit de buisson en buisson, de grotte en grotte, de montagne en montagne.
Pendant une nuit ténébreuse, le fugitif cherche un abri au village de Marchesaccia, dans sa propre maison. Une jeune fille, de la famille ennemie, l'y découvre et en donne avis aux siens. Marianna accourt ; les parents cernent la maison. Romanetti se défend en brave ; mais les munitions viennent à lui manquer, et ses ennemis ont déjà escaladé le toit pour pénétrer dans la maison. Il reconnaît qu'il est perdu, et ne songe plus qu'au salut de son âme, car il est pieux et craint le Seigneur.
(( Arrêtez ! crie-t-il aux agresseurs ; je vais me rendre, mais promettez-moi d'abord de me laisser confesser avant de mourir. »
Marianna le promet.
Romanetti paraît alors, et se livre.
On l'emmène au village de Teppa en passant devant la maison du curé Saverio Gasalonga. Marianna appelle le prêtre et le prie, au nom du ciel, de venir recevoir la confession de Romanetti qui va mourir.
L'ecclésiastique l'implore avec des larmes pour la vie de
l'infortuné : les supplications sont vaines. Il reçoit la confession, et pendant ce temps Marianna, à genoux, prie pour le repos de l'âme du meurtrier de son fils.
La confession achevée, les Pozzo-di-Borgo conduisent Romanetti hors du village, et l'attachent à un arbre.
Ils lèvent leurs fusils ;... mais soudain Marianna se précipite vers eux. « Arrêtez ! leur crie-t-elle, au nom du ciel, arrêtez ! » Et courant à l'arbre, où Romanetti est attaché, elle embrasse le meurtrier de son fils en disant : « Je lui pardonne ; Dieu le veut. Il m'a rendu la plus malheureuse des mères ; mais j'exige qu'à l'avenir vous ne lui fassiez aucun mal. Tuez-moi plutôt que lui ! » Et elle continue à entourer de ses bras, à couvrir de son corps son ennemi palpitant.
Le prêtre survint. On n'avait plus besoin de ses paroles. On détacha Romanetti ; et dès lors il fut libre, et sa tête devint sacrée pour les Pozzo-di-Borgo qui ne touchèrent plus à un seul de ses cheveux.