CHAPITRE IX
semble planer comme un sombre fantôme au-dessus de ce champ d'or. Vingt et un bergers de Bastelica, de vigoureux compatriotes de Sampiero, s'y étaient rangés en bataille. Ils tinrent longtemps tête à 800 Grecs et Génois ; mais enfin accablés par le nombre, acculés dans un marais, ils furent tous massacrés, à l'exception d'un jeune homme qui fit le mort et se cacha sous les cadavres. Mais les Génois venus pour couper les têtes des ennemis, qu'ils voulaient planter sur les murs de la citadelle, découvrirent le jeune berger, et l'emmenèrent au Lieutenant génois. Condamné à la peine capitale, ce dernier survivant des vingt et un guerriers de Bastelica fut d'abord conduit par les rues d'Ajaccio avec six têtes de ses compagnons d'armes suspendues à son corps en guise d'ornement, puis écartelé par le bourreau : ses chairs informes, exposées sur les remparts, servirent de pâture aux corbeaux.
Au bout de cette plaine est le Jardin botanique établi par Louis XVI et destiné tout d'abord à la culture des plantes exotiques, qu'on voulait acclimater en France. C'est Charles Bonaparte qui en fut le premier directeur. Protégé par des collines contre les vents froids et exposé au chaud soleil du midi, ce jardin possède des arbres superbes qui croissent en pleine terre avec une puissance merveilleuse. On y voit, comme au Mexique, la cochenille se développer sur les figuiers de Barbarie. Cet étabhssement touche à la route de Bastia, où règne la plus grande animation, surtout le soir quand le monde quitte les travaux des champs pour rentrer à la ville.
Je prenais plaisir à m'asseoir au bord du golfe et à considérer les passants. Les femmes sont ici bien faites et ont des traits fins et délicats. Je fus souvent frappé de la douceur de leur regard et de la blancheur de leur peau. Elles portent le mandile noué autour de la tète : le dimanche, il est en gaze blanche, et se détache coquettement sur la noire faldetta.
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Les paysannes sont généralement coiffées de chapeaux de paille arrondis à calotte très basse. Elles y placent un coussinet, et portent ainsi de lourds fardeaux avec la plus grande désinvolture du monde. Gomme les Italiennes, les femmes corses se distinguent par leur grâce naturelle. Je rencontrai un jour une jeune fdle qui se rendait à la ville avec des fruits. Je la priai de m'en vendre. Elle déposa aussitôt sa corbeille, et de l'air le plus aimable elle me pria d'en manger à mon gré, et refusa avec délicatesse l'argent que je lui offris en retour. Elle était cependant bien pauvrement vêtue ! Toutes les fois que je la rencontrais ensuite à Ajaccio, elle répondait à mon salut avec une grâce qui aurait fait honneur à une demoiselle de noble maison.
Un homme galope devant moi. Sa gentille épouse vient peut-être de passer à pied, une lourde charge de ramilles ou de fourrage sur la tête, et ce paresseux revient des montagnes où il s'est uniquement occupé de vendetta. Quand on voit ces demi-sauvages à cheval, par trois, par six, ou seuls, armés de leur fusil à deux coups, on croirait vraiment qu'ils sont en état de guerre. Le laboureur lui-même, assis sur sa charrette chargée de foin, porte le mousquet en bandoulière. En une demi-heure j'en ai compté 26 sur la route avec leur fusil à deux coups ; ils se rendaient à Ajaccio. Ces populations sont tenues en Corse pour les plus batailleuses de l'île.
Ces cavaliers ont l'air martial, et produisent souvent un effet pittoresque ; mais parfois aussi ils sont horriblement vilains et même comiques : qu'on se figure sur de petites bêtes de petits hommes de la taille de Napoléon, aux cheveux et à la barbe noirs, au teint bronzé, à la veste et au pantalon de couleur sombre et velus ; portant en bandoulière un fusil à deux coups, en sautoir une gourde jaune et ronde, ordinairement remplie d'eau, et un petit havre-sac en peau de chèvre ou de renard où sont entassés pêle-mêle du pain, du fromage et des objets de première nécessité, et à la cein-