CHAPITRE IX
ture une cartouchière en cuir qui laisse flotter une longue blague à tabac, ordinairement en peau de chat.
Tel est donc le cavaHer corse équipé, badaudant tout le jour par la campagne, pendant que son épouse travaille péniblement. J'en voyais parfois deux sur la même bête ; ils la poussaient sans pitié, et lorsqu'ils passaient près de moi au galop, ils jetaient de grands cris ; et moi, considérant ces hommes robustes, puis le beau rivage du golfe où ne s'élève pas un hameau, je ne pouvais me défendre d'un mouvement de dépit. Leur sol pourrait porter des fruits sans nombre et il ne produit que des oliviers sauvages, du romarin, des ronces et des chardons !
Du côté nord la promenade au bord du golfe est très agréable. Par la plus légère brise, les vagues viennent s'y briser sur les écueils de granit qu'elles inondent de leur blanche écume. A droite, surgissent des montagnes ; couvertes de bois d'oliviers près de la ville, elles deviennent plus loin nues et désertes, jusqu'au Gap Muro.
C'est là que sur le rivage s'élève la petite Chapelle des Grecs. On n'a pas su me dire pourquoi on l'appelle ainsi, car elle porte le nom de la famille de Pozzo-di-Borgo (Puteo Burgensi) inscrit sur une plaque de marbre. Peut-être l'avait-on cédée aux Grecs, quand ils émigrèrent à Ajaccio.
Les Génois avaient établi une colonie de Maïnotes plus loin, à Paomia, au nord d'Ajaccio. Ces hommes laborieux furent constamment l'objet des menaces des indigènes. Pleins d'animosité contre ces intrus, dont les plantations étaient déjà prospères, les Corses tombèrent un jour sur eux, tuant le laboureur auprès de sa charrue, le vigneron dans sa vign ", et dévastant leurs champs et leurs vergers. En 1731, les pauvres Grecs, chassés de leur établissement, s'enfuirent à Ajaccio ; et les Génois, auxquels ils restèrent toujours fidèles, en formèrent trois compagnies. Lorsque l'île fut soumise à la France, on leur céda Cargese en
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toute propriété. Ils firent prospérer ce petit territoire ; mais à peine commençaient-ils à s'y sentir à l'aise, que les Corses les assaillirent de nouveau en 1793, incendiant leurs maisons, détruisant leurs troupeaux, arrachant leurs vignes ; et les Maïnotes furent de nouveau contraints de se réfugier à Ajaccio. En 1797, le général Gasabianca ramena les malheureux proscrits à Gargese ; et depuis cette époque ils y vivent tranquilles. Bien que se servant avec les indigènes de la langue du pays, ils parlent entre eux un grec corrompu. Gargese est sur la plage au nord d' Ajaccio, du côté des eaux de Vico et de celles de Guagno.
Sur la même côte septentrionale s'élèvent çà et là de nombreuses petites chapelles d'architecture très diverse, rondes, polygonales, à coupoles, en forme de sarcophages, de temples, entourées de murs blancs, au milieu des saules et des cyprès. Ge sont des tombeaux de famille. Les Gorses n'aiment pas à être enterrés au cimetière public : comme les anciens patriarches, ils veulent reposer dans leur terre. Aussi l'île est-elle pleine de ces chapelles funéraires, qui donnent souvent plus de charme au paysage.
Je m'avançai vers le Gap Muro, où l'on voit, tout près du rivage, quelques rouges écueils de granit, appelés les Iles Sanguinaires, avec un phare et plusieurs tours d'observation du temps des Génois. J'y trouvai des pêcheurs occupés à retirer leur filet. Ils formaient deux groupes, de dix à douze hommes chacun, disposés à la file ; et chaque groupe tirait un long cable qui retenait le filet. Ghacune de ces cordes a une longueur de plus de 150 aunes ; les pêcheurs s'y attellent péniblement et s'aident des mains et de la poitrine pour les amener à terre, où ils les entassent peu à peu en rouleaux élégants. Après trois quarts d'heure de travail, on déposa sur la plage une espèce de grande poche bouffante : on l'ouvrit et une foule de bêtes commencèrent à grouiller, à frétiller, à bondir, à ramper dans tous les sens ; — il y avait surtout