‹ Histoire des CorsesChapitre 343 sur 408 · D'AJACCIO A LA VALLÉE D'ORNANO · texte numérisé non relu

D'AJACCIO A LA VALLÉE D'ORNANO

La route d'Ajaccio à Sartène est entourée de sites remarquables et pleins d'originalité. Elle longe quelque temps le golfe, traverse la rivière de la Gravona et pénètre ensuite dans la vallée de Prunelli. Le golfe est partout également splendide : comme la route s'élève en spirale, il se montre aux yeux et disparaît tour à tour.

A l'embouchure du Prunelli s'élève une tour solitaire : c'est Gapitello, que nous a fait connaître l'histoire de Napoléon.

Il n'y a ici qu'un petit nombre de villages, Fontanaccia, Sarrola, Gauro et quelques autres. Gauro, situé au milieu d'une contrée sauvage et pittoresque, riche en porphyre et en granit, se compose de maisons éparses, entourées de magnifiques vignobles qui leur forment une couronne de pampres verts.

A dix minutes de là se trouve le vallon rocailleux où Sampiero fut assassiné : des pics gigantesques s'y dressent tout autour, un sentier serpente dans le fond, que traverse un torrent sonore, et des chênes, des oliviers, d'âpres buissons couvrent la contrée. A quelque dislance s'élèvent les

ruines du château de Giglio où Sampiero passa la nuit qui précéda sa fin lamentable.

C'est en vain que j'ai cherché ici un signe qui marque au voyageur la place où le plus brave des Corses est tombé. Le vivant souvenir, tel est le seul monument de leur tragique et féroce histoire. Chaque pierre de cette île raconte leurs exploits; aussi, ils pourront bien se passer de colonnes et d'inscriptions tant que l'histoire nationale, comme une partie de leur propre nature, continuera à vivre en eux.

Quand on voit un peuple semer partout des monuments sur son territoire, on peut dire qu'il entre dans sa période d'épuisement. De nos jours, l'Italie est un vaste musée de colonnes commémoratives, de statues et d'inscriptions. Même sous ce rapport, les Corses sont restés un peuple primitif : ils conservent la tradition orale. Lorsque Paoli revint d'Angleterre, on voulut lui ériger une statue ; il s'y opposa.

Au bord du sombre ravin où le crime fut consommé, j'ai vu des images vivantes de Sampiero passer devant moi : c'étaient de vigoureux paysans avec leur bonnet phrygien rabattu sur le front, causant à la lumière du soleil. Je m'en approchai, et nous parlâmes ensemble du vieux héros. Le peuple lui a donné le plus glorieux surnom qu'un enfant du peuple puisse porter : il ne l'appelle que Sampiero corso. Les Corses ont marqué par là d'une manière frappante que Sampiero est l'expression de leur caractère national, l'incarnation du peuple lui-même. Dans cet homme de granit se résume toute la nature des insulaires : il en eut le courage farouche, l'ardent amour de la liberté et de la patrie, l'intelligence vive et pénétrante, la pauvreté fière et dédaigneuse, la rudesse et l'emportement, les passions volcaniques, l'esprit vindicatif, auquel, comme le More Othello, il sacrifia son épouse ; et pour qu'aucun des traits sanglants qui, sous le rapport psychologique, distinguent tant les Corses de nos jours, ne manquât à son histoire, Sampiero corso périt par la vendetta.

Page 1