‹ Histoire des CorsesChapitre 344 sur 408 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Vivant clans un siècle d'isolement politique, il put conserver entièrement le cachet populaire particulier à son île : avec Paoli, la démocratie corse prit un caractère cosmopolite, emprunté aux principes humanitaires de l'époque.

Comme nous l'avons vu, à la mort de Sampiero, son fils aîné, Alphonse d'Ornano, continua quelque temps la guerre contre Gênes ; puis il passa à l'étranger. En 1570, Catherine de Médicis le nomma colonel du régiment corse qu'elle avait à son service. Il se distingua souvent dans les batailles et dans les sièges sous Charles IX et sous Henri III. Après l'assassinat de ce roi, au nom duquel il gouvernait le Dauphiné, la Ligue s'efforça de gagner le Corse influent à sa cause. Mais Alphonse fut l'un des premiers à reconnaître Henri IV, dont il devint le plus ferme appui. Le roi le nomma maréchal de France, et en récompensa en outre le dévouement par son amitié. Il lui écrivit un jour : (i) « Mon cousin, ça été par votre dépesche que m'a rendue le sieur de la Tour présent porteur, que j'ay eu la première nouvelle de ce que vous avez si heureusement exécuté en ma ville de

Romans Dieu me fait cette grâce que la pluspart de

ces mauvaises intentions demeurent sans effet: après lui je sçay que nul n'a plus mérité en celle-cy, que vous qui vous estes comporté avec toute la prudence et valeur qui s'y pouvait désirer, dont je vous sçay très bon gré ; ce n'est que la continuation de vos procédures ordinaires, et du bon cœur qui accompagne tousiours vos bonnes intentions j)

En 1594, Alphonse soumit aussi Lyon au roi, puis Vienne, ainsi que plusieurs villes de la Provence et du Dauphiné. Il était Teffroi de la faction hostile ; mais autant son génie militaire inspirait de crainte, autant sa

(1) Nous donnons le texte de l'original.

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justice et son humanité lui attiraient l'estime publique. Il secourut de ses propres deniers un grand nombre de villes françaises que la peste et la guerre avaient ruinées. Il mourut à Paris en 1610, à l'âge de 62 ans ; sa dépouille repose à Bordeaux dans l'église de la Merci.

Des nombreux enfants qu'il eut de son épouse, fdle de Nicolas de Pontevèze, seigneur de Flassan, un fils, Jean- Baptiste d'Ornano, devint comme lui maréchal de France ; mais disgracié à la suite d'intrigues de cour au temps de Richelieu, il fut jeté à la Bastille où il périt empoisonné, dit-on, par l'ordre de ce ministre. En 1670, s'éteignit la branche de la famille de Sampiero, qui était passée en France avec Alphonse.

Antoine-François d'Ornano, second fils de Sampiero, fit comme ce dernier une fin tragique. C'était celui-là même que la malheureuse Vannina, sa mère, avait emmené dans sa fuite de Marseille à Gênes et qu'elle avait encore auprès d'elle quand elle tomba victime de la fureur de son époux. Antoine-François vivait, comme son frère, à la cour de France. Jeune et ardent, il voulut voir le monde, et accompagna à Rome l'ambassadeur d'Henri III. Un jour, en jouant aux cartes, il eut une altercation avec l'un des seigneurs de l'ambassade, qu'il offensa par la violence de son langage. Le gentilhomme français dissimula son ressentiment de telle sorte que le jeune Ornano ne conçut aucun soupçon. On alla se promener à cheval au Golysée. A un certain moment Ornano, séparé de ses amis italiens, se trouva seul avec son domestique en présence de douze Français, six à pied et six à cheval. Son adversaire l'invita poliment à descendre pour visiter le Goljsée. Ornano y consentit ; mais à peine eut-il mis pied à terre que les Français l'assaillirent traîtreusement. Déjà percé de plusieurs coups, le fils de Sampiero opposa une résistance héroïque à ses nombreux agresseurs. Il s'adossa à une colonne, et se défendit longtemps avec son épée ; enfin

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il succomba. Ses meurtriers le laissèrent baigné dans son sang, et disparurent. Il mourut le lendemain sans laisser de postérité (1580).

J'ai visité à Rome le tombeau de ce dernier des iîls de Sampiero : ainsi qu'un grand nombre de seigneurs de son pays, il repose à San Grisogono, église du Transtevere autrefois réservée aux Corses. Antoine-François d'Ornano était, parait-il, le portrait vivant de son père ; il en avait non seulement le visage et la tournure, mais encore l'intrépidité, vertu qui distingua Sampiero au même degré que Fabricius. On sait que Pyrrhus essaya vainement d'effrayer le Romain par l'apparition soudaine d'un éléphant ; Soliman fit une tentative analogue et également inutile pour troubler le Corse. Voici ce que raconte la légende : Le sultan voulait voir par lui-même si ce qu'on disait de l'imperturbable sangfroid de Sampiero n'était point exagéré. Un jour qu'ils dînaient ensemble il fit tirer sous la table une pièce de deux au moment où le Corse portait la coupe h ses lèvres. Tous les regards étaient fixés sur Sampiero, qui ne sourcilla point: le coup de canon ne produisit pas sur lui plus d'effet que le bruit d'une tasse qu'un esclave aurait laissé tomber.

Plus loin, au nord de Cauro, se trouve le gros canton de Bastelica, séparé de celui de Zicavo par une chaîne de montagnes. Cette rude contrée rocailleuse, formée par le soulèvement de puissantes masses granitiques, pleine de vallées sauvages couvertes de chênes noueux et couronnées de pics gigantesques, que la neige blanchit çà et là, c'est la patrie de Sampiero. A Bastelica, ou plutôt à Dominicaccia, on montre encore la vieille masure où il est né : sa propre maison a été détruite par les Génois commandés par Etienne Doria. Ces lieux conservent de lui de nombreux souvenirs, que l'imagination populaire a consacrés en leur donnant des formes sensibles : ici c'est un rocher qui aurait gardé la trace de ses pas, là l'empreinte de sa carabine,

plus loin une grotte ou bien un chêne à l'ombre desquels il se serait assis.

Les habitants du val de Prunelli se distinguent par leur constitution robuste et leurs habitudes martiales : ce sont, en général, de rudes bergers, aux mœurs de fer, que la civilisation n'a pas encore pu entamer. Les hommes de Bastelica et ceux de Morosaglia ont toujours passé pour les plus vigoureux des Corses.

La crête de San-Giorgio sépare le val de Prunelli de la grande vallée du Taravo. Quand on a franchi le col (bocca) de cette montagne, on embrasse du regard les deux belles vallées d'Istria et d'Ornano, couvertes de villages. Elles sont arrosées par le Taravo, qui roule dans un lit de roche ses eaux impétueuses et sonores. C'est en vain que je cherche en Italie une vallée connue afin de mieux faire comprendre, par la comparaison, le caractère de ces paysages corses. Quelques parties des Apennins en donneraient peut-être une idée. Mais les montagnes et les vallées corses me semblent beaucoup plus grandioses, plus sauvages, plus pittoresques, par leurs bois de châtaigniers, leurs sombres rochers abrupts, leurs eaux écumantes, leurs noirs villages épars ; et le tableau devient vraiment incomparable quand les flots lumineux de la mer se montrent à l'horizon lointain.

C'est au milieu de ces montagnes que résidaient les antiques et nobles familles d'Istria et d'Ornano. La légende locale les fait descendre de cet Ugo Colonna dont j'ai parlé dans VHistoire des Corses. Quelques tours et des châteaux en mines se dressent encore en ces lieux, comme des images à demi effacées des vieux héros. Santa-Maria et Petreto sont les principaux cantons de la contrée.

Santa-Maria d'Ornano était jadis la résidence des Ornano. La piève s'appelait d'abord Ornano ; elle n'a pris que de nos jours le nom de Santa-Maria. Ces sites sont pleins de charmes, souriants avec leurs vertes collines, leurs frais pâtu-

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