CHAPITRE XVIU
Continuation de la guerre contre Doria, Vivaldi et Fornari ; ce dernier a recours à la trahison et fait assassiner Sampiero (1567).
Des députés partirent de nouveau pour la France ; ils étaient au nombre de cinq. Surpris tout près de la côte par les Génois, trois d'entre eux se jetèrent à la mer : l'un se noya, et les deux autres furent arrêtés, mis à la question et livrés au bourreau. La guerre prit alors, des deux côtés, un caractère hori >..;«;; elle se transforma en impitoyable vendetta. D'ailleurs, Doria n'avançait pas ; bien au contraire, battu souvent par Sampiero, presque anéanti dans les défilés de Luminanda, ce hardi général parvint à grand'peine à échapper à l'ennemi. Sanglant, épuisé, désespéré, il arriva à Saint-Florent et bientôt après il quitta l'ile. La République le remplaça par Vivaldi, puis par l'astucieux Fornari. Mais elle n'espérait plus venir à bout de Sampiero par la force ouverte. Contre cet homme, pauvre proscrit, arrivé en Corse avec quelques proscrits, elle avait usé toutes ses forces, sa flotte, une flotte espagnole, ses mercenaires allemands, 15,000 Espagnols, ses plus grands généraux, Centurione et Doria ; elle qui avait triomphé des Pisans et des Vénitiens, elle ne pouvait soumettre un peuple misérable, abandonné de tous, faisant la 'guerre sans vivre?, en guenUles, nu-pieds, mal armé, et qui, après tant de combats, ne retrouvait le plus souvent dans ses villages que des ruines et des cendres fumantes.
C'est pourquoi on résolut d'assassiner Sampiero. Depuis longtemps on avait semé la discorde entre lui et les descendants des anciens seigneurs. Quelques-uns de ces derniers, comme Hercule d'Istria, s'étaient détachés de Sampiero, séduits peut-être par les faveurs de la République, peutêtre même blessés dans leur orgueil à l'idée d'obéir à un homme de basse extraction. D'autres avaient une dette de sang à faire payer à Sampiero ; c'étaient les trois frères Antonio, Francesco et Michel-Angelo Ornano, cousins de Vannina. Gênes les avait achetés avec son or et en faisant luire à leurs yeux le fief d'Ornano, lequel appartenait aux enfants de Vannina. Les Ornano gagnèrent, de leur côté, le moine Ambroise de Bastelica, et Vittolo, écuyer de Sampiero, et résolurent d'attirer leur ennemi dans une embuscade ; le gouverneur Fornari approuva leur plan et en confia l'exécution à Piaphaél Giustiniani.
Sampiero était à Vico, lorsque le moine lui apporta des lettres simulées, dans lesquelles on le pressait vivement de se rendre à la Rocca pour étoufïer une prétendue révolte contre le gouvernement national. Aussitôt Sampiero dirigea sur Gauro son écuyer Vittolo avec vingt chevaux, et le suivit de près avec son fils Alphonse, André de Gentili, Anton Pietro de Corte et Battista de Pietra. Vittolo en informa les Ornano et les Giustiniani et ceux-ci se rendirent, avec bon nombre de leurs adhérents à pied et à cheval, dans l'étroit vallon de Cauro que leur ennemi devait traverser, et s'y mirent en embuscade. Sans se douter de rien, Sampiero s'engagea, avec sa petite troupe, dans le défilé. Il fut entouré de tous côtés par ses ennemis, et en un clin d'œil les montagnes environnantes se couvrirent d'hommes armés. Alors, voyant bien que son heure dernière avait sonné, il ordonna à son fils Alphonse de s'enfuir, de* vivre pour la patrie : c'était une satisfaction que sa grande âme donnait en ce moment à la nature, que par le meurtre de Vannina il avait autrefois outragée. Le fils obéit ; il s'éloigna.