CHAPITRE -XYUI
Le jour commençait à poindre. Pendant que les siens mouraient en braves, Sampiero se jeta dans la mêlée, essayant de se frayer un passage à travers les ennemis. Les trois Ornano ne le quittaient pas des yeux. Ils hésitèrent d'abord à attaquer cet homme redoutable; puis poussés par leur soif de vengeance, ils s'élancèrent sur lui; les soldats génois les suivirent. Sampiero lutta en désespéré. Se jetant sur Antonio Ornano, il le blessa à la gorge d'un coup de pistolet. Mais son fusil lui refusa tout service : en le chargeant, Vittolo avait mis la balle avant la poudre. Son visage ruisselait de sang ; essuyant avec la main gauche le sang qui l'aveuglait, de la droite il se défendait avec son épée. Vittolo tira sur lui par derrière ; Sampiero tomba, et les Ornano s'abattirent sur le mourant pour le déchirer. Ils lui tranchèrent la tête, qu'ils portèrent au gouverneur.
Sampiero mourut le 17 janvier 1567. Il était âgé de soixante-neuf ans ; mais ni la vieillesse, ni les fatigues de la guerre ne l'avaient affaibli. La grandeur de son caractère, la haute noblesse de ses sentiments, son amour de la patrie l'ont rendu immortel. 11 fut grand dans les armes et dans le conseil. Sans aïeux, il s'éleva par lui seul, par les quahtés extraordinaires de son âme, et ne dut rien à la fortune, qui favorise la plupart des parvenus ; comme Viriathe il ne succomba qu'à l'assassinat. 11 a montré, par son exemple, ce que peut un homme de cœur, qui reste invariablement fidèle à une noble passion.
11 avait la taille haute, l'air sombre et martial, le caractère altier, la barbe brune, les cheveux noirs et crépus, le regcird pénétrant, la parole brève, énergique et puissante. Sans instruction, véritable enfant de la nature, il était cependant doué d'un esprit fin et d'un rare bon sens. Ses ennemis lui reprochèrent d'aspirer à la couronne; mais il ne combattit jamais que pour la liberté de son pays. Il vivait aussi simplement qu'un berger, portant la veste de drap corse et couchant sur la dure. En relations intimes
76 HISTOIRB DES CORSES
avec les cours du monde les plus corrompues, avec la cour de Florence et celle de Versailles, il ne prit rien de leurs faux principes et de leurs mœurs dévergondées. Cet homme austère a pu tuer sa femme, parce qu'elle s'était livrée avec son fils aux ennemis de son pays, mais il ignorait ces crimes qui pervertissent la nature et impriment leur cachet honteux à un matérialisme raffiné. Sublime dans sa rude simplicité, dévoré par des passions terribles, c'était un homme d'un seu moule puissant de la nature primitive.