‹ Histoire des CorsesChapitre 350 sur 408 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

tantôt celle d'une colonne au chapiteau bizarre, tantôt celle d'un obélisque. Ces toits donnent du relief aux constructions, et lorsque les murs sont en pierres de taille régulières, on peut goûter ce genre d'architecture. J'ai retrouvé là nos cabanes du Monte-Rotondo, au milieu du marché, des baraques servant d'entrepôts aux habitants. Tout cela forme un singulier contraste avec les pompeuses enseignes de certains hôtels, qui portent : Hôtel d'Europe^ Hôtel de Paris, et Hôtel de France.

Le nom de Sartène rappelle la Sardaigne ou les Sarrasins. On n'a pas su m'expliquer son origine. Voici ce que raconte la légende locale : Il y avait là jadis un bourg, appelé Sartino, renommé pour ses eaux minérales. Les étrangers s'y rendaient en foule ; mais comme ils en consommaient tous les produits, les pauvres habitants se mouraient de faim. Ayant donc enterré leurs sources, ils quittèrent leurs anciennes demeures pour aller s'installer plus haut dans la montagne. — Si cette histoire est vraie, elle vient à l'appui de ce qu'on dit de la paresse des Corses.

Sartène eut horriblement à souffrir des Barbaresques, qui, après des incursions diverses, le surprirent en 1583 et emmenèrent d'un seul coup 400 personnes en esclavage, le tiers de la population d'alors. Depuis cette époque, la ville fut entourée d'une enceinte.

En voyant ce lieu maintenant si calme en apparence, où le peuple se réunit paisiblement sous le grand orme de l'agreste Place du marché, on ne se douterait pas des passions violentes qui l'agitent. Après la Révolution de Juillet, Sartène fut le théâtre d'une affreuse guerre civile. Déjà en 1815, il s'était partagé en deux camps ennemis, celui des Roccaserra et celui des Ortoli, le premier composé des riches habitants du quartier Sant'Anna, l'autre recruté parmi la population pauvre du faubourg (Borgo). Des deux côtés on avait barricadé les maisons, condamné les fenêtres ; on faisait

des sorties fréquentes, se fusillant et se poignardant avec rage. Les Roccaserra s'appelaient Blancs ou Bourbonniens, les Ortoli Rouges ou Libéraux. Ceux-là avaient interdit au parti contraire l'accès de leur quartier. Les Ortoli voulurent enfreindre la consigne et pénétrèrent un jour à Sant'Anna, enseignes déployées. Les Roccaserra firent feu de leurs maisons, tuèrent deux hommes et en blessèrent d'autres. Ce fut le signal d'un combat sanglant. Le lendemain, plusieurs centaines de montagnards, armés de fusils, vinrent à Sartène mettre le siège devant Sant'Anna. Le gouvernement envoya des troupes, et la tranquillité fut rétablie, mais seulement en apparence, car les deux partis continuèrent à se guetter et à se tuerbeaucoup de monde. La première fois après 33 ans d'inimitié, les Roccaserra et les Ortoli se sont réunis pour fêter l'élection de Louis Napoléon à la présidence, et ont même fait danser ensemble leurs enfants ; mais l'animosité persiste encore.

Ces luttes acharnées entre les familles corses ressemblent à celles qui désolaient jadis les villes italiennes, Florence, Vérone, Padoue, Milan, Rome ; c'est le moyen-âge avec sa vie tumultueuse, si bien représentée dans la chronique florentine de Dino Compagni, avec ses divisions sanglantes entre des citoyens enfermés, comme le constate tristement l'Alighieri, par une seule et même muraille. Mais ces guerres intestines deviennent en Corse d'autant plus terribles que le champ y est plus étroit : c'est parfois un village qui compte à peine 1,000 habitants, la plupart unis par les liens du sang et de l'hospitalité.

Aujourd'hui la petite population de Sartène est solennellement réunie sur la Place du marché : on y dresse un singulier échafaudage, destiné à recevoir des pièces d'artifice qui seront tirées le 15 août pour la fête de Napoléon 1er. Qui sait? peut-être cette fête rallumera-t-elle des passions mal éteintes ? Ces sombres maisons pourraient bien dans quelques

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