‹ Histoire des CorsesChapitre 351 sur 408 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

jours d'ici se transformer en petites forteresses, d'où l'on saura atteindre son ennemi. A Sartène, c'est la politique qui a fait naître la guerre civile ; ailleurs, c'est souvent une injure personnelle et parfois mr3me la cause la plus frivole. La mort d'une chèvre coûta la vie à 16 personnes, et mit tout un canton sous les armes. Un jeune homme jette un morceau de pain à son chien ; le chien d'un autre vient le lui happer : il s'ensuit entre deux communes une guerre cruelle. Les élections communales, les fêtes, les bals fournissent assez d'occasions de disputes. Parfois les motifs en sont vraiment risibles. En 1832, un âne mort à Marana fut la cause d'une sanglante guerre civile entre deux villages. Pendant la Semaine sainte, une procession allant à l'église se heurta à cet âne mort, déposé sur la route. Le sacristain saisi d'horreur à cette \ue, se mit à crier contre les hommes pervers qui venaient de profaner la sainte procession en jetant ainsi une charogne sur son chemin. Aussitôt il s'éleva une contestation entre les gens de Borgo et ceux de Lucciana sur la question de savoir à quelle commune appartenait labete. On prit les armes, des coups de fusil furent échangés, la procession devint une mêlée sanglante. L'âne fit plusieurs fois la navette de l'un à l'autre village : tantôt c'étaient les habitants de Borgo qui le transportaient à Lucciana, tantôt ces derniers qui le renvoyaient à leurs voisins, et tout cela au milieu des coups de fusil et des vociférations des deux partis. C'est ainsi que les Troyens et les Grecs combattirent jadis pour le corps inanimé de Patrocle. Un jour les Borghigiani allèrent déposer la charogne à la porte de l'église de Lucciana ; mais les Luccianinchi la relevèrent et, après avoir pris Borgo d'assaut, ils la plantèrent sur le clocher même du village. Le podestà fit alors saisir le corpus delicti (pendant ces longues pérégrinations l'âne avait eu le temps de pourrir à son aise), et l'on enterra la pauvre bête qui put enfin reposer en paix. Le poète Viale a composé sur ce thème un

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poème héroi-comique dans le genre de la Secchia rapita de

Tassoni.

Il y a à Sartène un détachement de dix gendarmes, comme dans la plupart des chefs-lieux de canton et dans les villages particulièrement troublés. L'officier qui les commandait était alsacien. Il habitait la Corse depuis 2^ ans, et me sembla tout heureux de trouver un compatriote. Toutes les fois que je rencontre un Alsacien ou un Lorrain (ces derniers parlent un allemand fort corrompu), je ressens une douleur patriotique pour ces frères que nous avons perdus ; car le cœur nous saigne de savoir une partie de la noble terre allemande entre les mains des Français. L'officier se plaignait beaucoup de son dangereux service, de la petite guerre qu'il était obligé de soutenir contre les bandits. Il me montra au loin une haute montagne, llncudine.

— Voyez-vous, me dit-il, c'est le séjour d'un fameux bandit. Nous lui faisons la chasse comme à un mouflon. On a mis sur sa tête un prix de mille cinq-cents francs ; mais ils sont difficiles à gagner. Il y a quelques jours, nous avons arrêté 29 personnes, prévenues de lui avoir apporté des provisions. Elles sont ici enfermées dans la caserne.

— Quel sera leur châtiment ?

— Si le délit est prouvé, on les condamnera à une année de prison. Ce sont des bergers, des gens de la montagne, amis ou parents du bandit.

Pauvre Corse ! Dans des conditions pareilles, comment ton agriculture peut-elle prospérer ?

La vue de Monte-Incudine où le bandit est, me dit-on, réfugié, et les guerres de famille à famille qui désolent Sartène me reportent vers l'inépuisable sujet de la vendetta, le roman national de ce pays. Asseyons-nous donc sur un rocher, et embrassant du regard le golfe de Valinco et les fiers sommets qui le dominent, écoutons encore quelques échos de ces drames émouvants.

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