CHAPITRE IV
de la fenêtre il leur présente le canon de son fusil, et menace de faire feu sur quiconque s'approchera de la porte. Nul ne l'ose.
Ils sont là pleins de rage, ne sachant où diriger leurs pas, et Ruggero surtout frémit de colère, car c'est dans sa propre demeure que l'ennemi de sa famille, que le meurtrier de son fils a trouvé un abri. Il hurle comme le tigre à la vue d'une proie hors de sa portée.
C'est ainsi que la troupe furieuse gronde et s'agite devant la maison, et le tumulte grandit sans cesse avec la foule qui accourt de toutes parts remplissant l'air de ses cris. Et à ces clameurs féroces les femmes mêlent leurs voix plaintives au moment où l'on emporte le blessé.
A ce spectacle, Ruggero sent redoubler sa fureur : il se précipite dans une habitation voisine, y arrache du foyer un tison ardent pour mettre le feu à sa propre maison et consumer avec elle son ennemi. Quand il paraît, la torche à la main, conviant ses amis à incendier sa demeure, son épouse se précipite au-devant de lui et cherche à l'arrêter. « Insensé, lui crie-t-elle, notre fils est là ; veux-tu le brûler aussi ? Antonio va mourir ; Francesco dort dans sa chambre. Serastu le meurtier de ton dernier enfant ?
— Qu'il soit consumé avec lui ! hurle Ruggero ; périsse le monde, pourvu qu'Orso-Paolo meure !
La femme se jette en pleurant aux pieds de son mari ; elle embrasse ses genoux, s'attache à son corps. Mais Ruggero la repousse violemment et lance le tison.
La flamme s'élève ; partout, au gré du vent, volent des étincelles ; la mère tombe évanouie. On la transporte près du mourant.
Mais Ruggero reste là debout à contempler l'incendie de sa demeure (les Grimaldi ont cerné la maison afin que, si Orso-Paolo cherche à s'enfuir, il ne puisse échapper à leurs balles) ; les yeux fixes, avec un rire féroce, Ruggero voit la
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flamme qui monte en crépitant dans les airs ; et lorsqu'une partie de la charpente s'écroule avec fracas, il pousse un hurlement de joie et de douleur sauvage : chacune de ces poutres embrasées, il la sent retomber sur son propre cœur.
Parfois, au milieu des flammes, il lui semble distinguer une forme humaine ; peut-être est-ce un noir nuage de fumée ou une colonne de feu vacillante?... puis, il croit entendre la voix plaintive d'un enfant. Soudain un grand craquement se produit ; la toiture s'effondre tout entière, et de ces affreux débris surgissent des tourbillons de flamme et de fumée.
Ruggero qui, muet, immobile, les yeux hagards, le corps penché en avant, les mains tendues vers la maison, a assisté à ce spectacle, tombe alors sur le sol avec un sourd rugissement. On le transporte près de son fils Antonio.
Quand il revint à lui, il ne se rendit pas compte tout d'abord de son affreuse situation; mais bientôt le jour se fit dans son âme : l'incendie de sa demeure éclaira d'une lueur terrible les ténèbres de sa conscience ; et il reconnut l'énormité de son crime. Il resta une minute concentré en lui-même et comme foudroyé ; puis, tirant un poignard de sa ceinture, il voulijt s'en percer le sein. Mais sa femme et ses amis arrêtèrent son bras et lui arrachèrent l'arme homicide.
Qu'était devenu Orso-Paolo ? Qu'était devenu Francesco ?
Voici ce qui s'était passé. Quand la flamme atteignit la charpente, Orso-Paolo chercha un refuge, une voûte, une cavité quelconque pour s'y mettre à couvert du feu. Il entendit alors les sanglots et les cris de détresse d'un enfant, et courut vers la chambre d'où ils partaient ; là il aperçut, sur une couchette, un pauvre petit qui lui tendait les bras en pleurant et appelait sa mère. Orso crut entendre alors le malin esprit qui lui criait au milieu des flammes de tuer l'enfant et de punir ainsi son père inhumain.