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LA VILLE DE BONIFÂCIO

A huit heures du matin, je partis de Sartène pour Bonifacio, la ville la plus méridionale de la Corse. La voiture traverse une plage désolée, que bordent des montagnes s'inclinant vers la mer. Pendant tout le voyage je ne trouvai pas un lieu habité, et je serais mort de faim et de soif si mon compagnon de route n'avait eu la précaution d'emporter du pain et du vin.

« Quiconque n'a jamais mangé son pain avec joie, — assis auprès d'une bouteille de vin, — à l'ombre d'un gris olivier, — ne peut pas vous connaître, ô célestes puissances. »

Nous passâmes par la vallée de l'Ortoli : c'est une suite de collines désertes et incultes. L'olivier disparaît ici pour faire place au chêne-liège et à l'arbousier. Nous nous rapprochions de la mer. Non loin de l'embouchure de l'Ortoli, on voit une maison solitaire, servant de relais et en face d'elle, sur un roc, la tour de Roccapina. A l'un des angles saillants du rocher se détache un grand bloc de pierre à la forme bizarre : il ressemble d'une manière frappante à un lion couronné ; aussi le peuple l'appelle-t-il leone coronato : sur ce rivage où Gênes s'établit tout d'abord après avoir arraché la Corse aux Pisans, il apparaît comme le blason même de la superbe République. C'est de cette hauteur que j'aperçus pour la première fois, à une faible distance, les côtes et les montagnes de la Sardaigne. En voyant un pays étranger surgir soudain à nos

yeux, présentant des contours vagues ou des paysages nettement dessinés, on se sent l'âme émue de mystérieux et charmants désirs. On dirait ces capricieuses images de l'enfance, qui se détachent dans l'imagination comme une fraîche oasis.

Je restai longtemps sur ce roc sauvage, exposé à la violence du vent et à l'ardeur du soleil de midi, et mon regard se portait avec amour vers la sœur jumelle de la Corse, au-delà du détroit. Elle était voilée d'une légère gaze d'azur, et les vagues soulevées par le mistral lui faisaient une blanche ceinture d'écume.

Après deux heures de repos, je continuai mon voyage le long de la côte. Elle est fort sinueuse et profondément mélancolique. De petites rivières s'y traînent par des marécages jusqu'à la mer, au bord de laquelle se dressent çà et là de sombres tours, comme des sentinelles sur les roches. L'air est lourd et malsain. Sur la côte j'aperçus deux petits villages. On me dit qu'ils étaient déserts : ce n'est, paraît-il, qu'en septembre que leurs habitants y reviennent de la montagne.

La mer forme ici les petites baies de Figari et de Ventilegne, qui ressemblent à des fiords. Leurs rives ont les contours les plus bizarres : ils offrent souvent l'image d'une rangée d'obélisques grisâtres.

La langue de terre de Santa-Trinita aboutit au Capo di Feno, le dernier promontoire au Sud-Ouest de l'île. Après l'avoir dépassé, nous découvrîmes les côtes calcaires de Bonifacio, et cette ville, la plus originale de la Corse, nous apparut aussi éclatante de blancheur que la haute falaise sur laquelle elle est perchée : c'est un coup d'œil superbe dans ce vaste et sombre désert.

La plage est partout pierreuse et pleine de buissons. Mais avant d'arriver à la ville, la voiture traverse, pendant une demi-heure, des bois d'oliviers et des \ergers. Une pareille richesse surprend en ce lieu stérile : c'est une vraie conquête que le besoin a forcé l'homme à faire sur le rocher. Bonifacio

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