CHAPITRE XIX
Honneurs funèbres rendus à Sampiero ; Alphonse, jeune fils de Sampiero, contimie la guerre pendant deux autres années ; on conclut la paix avec Gênes {1569) ; Georges Doria, gouverneur de Vile au nom de la République.
A la mort de Sampiero, Gênes fit sonner les cloches et allumer des feux de joie; et les assassins débattirent honteusement avec elle le prix de leur trahison. Vittolo obtint 150 écus d'or.
L'île entière fut saisie d'une immense douleur : les Corses avaient perdu leur père, ils s'assemblèrent à Orezza ; 3,000 hommes armés se trouvèrent réunis sur la place de l'église ; la plupart pleuraient, tous étaient en proie à une morne tristesse.
Leonardo de Casanova, ami et frère d'armes de Sampiero, rompit le premier le silence par une oraison funèbre eu l'honneur du défunt. Lui-même était plongé dans le malheur. Le sort avait été pour lui d'une cruauté sans exemple. Grâce au courage héroïque de son jeune fils il venait de s'échapper de prison dans les circonstances suivantes : Leonardo était tombé aux mains des Génois qui l'avaient jeté dans la Tour de Bastia. Son fils Antonio, après avoir rêvé jour et nuit aux moyens de le sauver, se couvrit des vêtements de la femme qui était chargée de porter des vivres au prisonnier et, sous ce déguisement, il put pénétrer dans la prison. Là il conjura son père de fuir, de le laisser à sa place. « Si je meurs, lui dit-il, le monde honorera ma
i8 HISTOIRE DES CORSES
» mémoire ; mais la patrie m'ordonne de conserver votre » bras et votre expérience à la cause de sa liberté. » En proie à une lutte terrible, Leonardo hésita longtemps ; puis, reconnaissant la justesse des paroles de son fils, il s'arracha à ses embrassements et, déguisé en femme, il s'évada. Les geôliers trouvèrent dans le cachot le jeune homme qui, heureux et fier de son action, se livra sans défense. Il fut conduit devant le gouverneur et, sur l'ordre de ce dernier, pendu à l'une des fenêtres du château de Tizzani, demeure de sa famille.
Portant sur le visage les marques de son sacrifice, Leonardo se leva, comme un homme consacré par le malheur et, au milieu du peuple qui se pressait autour de lui, il prononça d'une voix calme l'oraison funèbre de son frère d'armes. « Les esclaves pleurent, s'écria-t-il ; les » hommes libres se vengent. Trêve aux lamentations » pusillanimes ! Nos montagnes ne doivent faire en- )) tendre que des cris de guerre. Montrons, par notre » conduite énergique, qu'il n'est pas mort tout entier. Ne » nous a-t-il pas légué l'exemple de sa vie ? Ah ! cet » héritage, les Fornari et les Vittoli ne peuvent pas nous » l'arracher ! Il échappe aux embûches et aux balles des » assassins. Pourquoi a-t-il crié à son fils : Sauve-toi ! » Sans doute pour conserver à la patrie un héros, aux » soldats un chef, aux Génois un ennemi formidable. Oui, » ô mes fidèles compatriotes ! De même que Sampiero a » attaché aux noms des assassins la honte de sa mort, il » a imposé au jeune Alphonse le devoir de la vengeance. » Prêtons notre bras à l'accomplissement de ce grand » œuvre ! Serrons nos rangs ! Que l'esprit du père revive » dans le fils ! Je connais le jeune homme. Il est digne de » son nom ; il est digne de la confiance du pays. Il n'a de » la jeunesse que la noble ardeur ; la maturité du jugement, » qui parfois n'attend pas le nombre des années, le ciel » ne la lui a pas refusée. Depuis longtemps il partageait » les fatigues et les dangers de son père. Vous savez tous