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CHAPITRE Vil

Le jour, la nuit, l'attaque continuait sans cesse, et les assiégés mettaient tout en œuvre pour arrêter les progrès de l'ennemi, soit en relevant les murailles écroulées, soit en faisant de fréquentes sorties. Les pauvros citoyens n'avaient plus ni repos ni trêve, épuisés par des fatigues et des veilles continuelles, par les blessures et par la faim. Le jour on ne voyait que funérailles : la mort s'offrait à tous les yeux, ce n'étaient partout que larmes et gémissements. La disette s'accrut dans la ville au point qu'on fut obligé de s'y repaître des herbes les plus dégoûtantes ; et les habitants se demandaient avec angoisse combien de temps encore il fallait attendre les secours des Génois. La viande de cheval, la viande d'âne étaient pour eux des friandises ; quelques-uns mangeaient toute espèce d'herbes, même celles que refusent les bêtes, des racines, des fruits sauvages, l'écorce des arbres, et des animaux dont ils n'avaient jamais songé à se nourrir auparavant.

Ils perdirent enfin tout espoir, et plusieurs d'entre eux auraient terminé par le suicide leur misérable existence et d'autres, blessés, seraient morts d'inanition, si la pitié des femmes ne fût venue les secourir : ces douces créatures tendaient volontan^ement leurs mamelles aux auteurs de leurs jours, à leurs frères, à leurs enfants, à leurs parents, à leurs voisins ; et l'on peut dire que, pendant le siège, il n'y a eu personne à Bonifacio qu'elles n'aient nourri de leur lait.

Mais comme la détresse devint extrême et que les Génois ne paraissaient pas, les Bonifaciens consentirent enfin à traiter : ils convinrent de se rendre si, avant quarante jours, on ne venait les secourir, et donnèrent en otages trente-deux enfants des plus nobles maisons. Le roi leur ayant défendu d'envoyer une ambassade à Gênes, ils construisirent en grande hâte un petit esquif dans l'enceinte de la ville, et profitant des ténèbres de la nuit, ils le glissèrent à l'eau avec des cables, le long du rocher faisant face à la Sardaigne et

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opposé à l'ennemi, et, par le même moyen, ils firent descendre vingt-quatre jeunes gens, qui devaient leur servir de messagers. Lorsque ceux-ci partirent munis des lettres que les magistrats de la ville adressaient au gouvernement génois, une foule de citoyens les accompagna jusqu'au bord de la falaise en adressant des vœux au ciel pour l'heureux succès de leur expédition ; et comme ils n'emportaient pas de vivres, les femmes les abreuvèrent à l'envi de leur lait. Après une dangereuse navigation, longtemps retardée par les vents contraires, ces courageux citoyens purent enfin arriver à Gênes et informer le Sénat de l'horrible détresse où se trouvait Bonifacio.

Cependant les assiégés ordonnèrent des prières publiques pour demander à Dieu le pardon de leurs fautes et l'éloignement des ennemis. Une procession solennelle, partie de la basilique de Sainte-Marie Majeure, alla visiter Saint-Jacques, Saint-Dominique et les autres églises, en chantant de pieux cantiques avec grande ferveur ; ils étaient tous pieds-nus, malgré la rigueur de l'hiver. Dans les chapelles la journée se passait en continuelles supplications ; on ne vivait partout que de l'espérance de recevoir un prochain secours, ou du moins quelque nouvelle des messagers.

Après quinze jours d'absence, ces derniers revinrent enfin, la nuit, sous les murs de Bonifacio ; ils en avertirent par un signe les habitants, qui les hissèrent avec des cordes au haut des remparts. La joie des Bonifaciens fut si grande qu'ils semblaient avoir perdu l'esprit. Quand les messagers se rendirent à Sainte-Marie Majeure où le Sénat siégeait en permanence, une foule immense, avide de les entendre, les suivit dans l'église. Ils présentèrent les lettres du doge, qu'on lut à l'assistance ; après quoi, ils furent conduits au milieu du peuple assemblé. Le chef de l'ambassade rendit un compte détaillé de sa mission et assura que la flotte génoise, déjà prête, n'attendait qu'un vent favorable pour

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