CHAPITRE VII
quitter le port. Le sénat de Bonifacio ordonna de publiques actions de grâces pendant quatre jours et la joie de la population ne connut plus de bornes lorsqu'on distribua le peu de blé apporté de Gênes par les messagers.
Cependant le jour fixé pour la reddition de la place approchait, sans que parût la flotte génoise ; des envoyés du roi vinrent sommer le Sénat de remplir les clauses du traité. Les Anciens répondirent que si, la nuit suivante, le secours n'arrivait point, la ville ouvrirait ses portes. Alors les femmes commencèrent à pleurer et à pousser des cris lamentables, et tous les cœurs furent en proie à une morne tristesse. Les sénateurs réunirent le peuple pour entendre son opinion. Dans cette assemblée Guglielmo Bobia se prononça pour la continuation de la résistance, adjurant l'ombre du comte Boniface, fondateur de la ville, de remplir de son esprit les habitants de Bonifacio, afin que nul d'entre eux ne désertât la cause de la liberté. On décida de se défendre jusqu'au dernier moment.
Pendant la nuit, la nouvelle se répandit tout-à-coup en ville que les Génois arrivaient : on sonna les cloches, on agita des torches enflammées sur les tours, un immense cri de joie s'éleva vers le ciel. Les Espagnols furent tout d'abord ahuris ; mais ne voyant point de Génois, ils envoyèrent, à l'aube, des parlementaires à la porte de la ville pour demander J'exécution du traité. Les Bonifaciens leur répondirent que, la nuit même, il leur était arrivé des secours, et aussitôt de nombreux guerriers, portant en tête la bannière de la Bépublique, défilèrent par trois fois sur les murs hérissés de lances : les femmes de Bonifacio avaient endossé l'armure et s'étaient jointes aux défenseurs de la ville, dont le nombre semblait avoir triplé. A cette vue, Alphonse s'écria, dit-on : « Les Génois ont-ils donc des ailes, puisqu'ils pénètrent dans une place que mes troupes entourent de tous côtés ? » Et il fit avancer ses machines de guerre pour donner un nouvel assaut.
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Quatre jours après l'expiration de la trêve, on vit paraître enfin la flotte génoise, qui alla mouiller à l'entrée du canal. Angelo Bobia et d'autres vaillants citoyens se rendirent, pendant la nuit, à bord des vaisseaux, où ils effrayèrent tout le monde par leur visage pâle et amaigri. Mais les capitaines génois déclarèrent qu'ils n'osaient attaquer les Espagnols. Bobia resta comme foudroyé, l'index appuyé sur la bouche ; puis, il s'écria : « Nous avons mis en Dieu et en vous seuls tout notre espoir : vous oserez, vous devez nous secourir. »
Aussitôt Alphonse dirigea une partie de ses vaisseaux contre les Génois, et tourna ses bombardes du côté du port pour empêcher les secours d'arriver. La flotte génoise était hésitante : mais le jeune Giovanni Fregoso, Raffaele Negro et d'autres vaillants capitaines, parmi lesquels se distinguait Jacobo Benesia, le plus brave de tous, pressèrent le conseil de se prononcer hardiment pour la bataille.
La lutte s'engagea ; et pendant sept heures, on combattit avec acharnement du côté du port et sur le rocher : les vaisseaux, resserrés dans un étroit espace, se touchaient et s'embarrassaient l'un l'autre ; les Bonifaciens, du haut des remparts, lançaient des projectiles et des tisons enflammés sur les ennemis.
Les Génois parvinrent enfin à briser la chaîne qui fermait le port et à pénétrer à Bonifacio. Il est impossible de décrire l'allégresse de ce peuple affamé lorsque sept vaisseaux, chargés de froment, y débarquèrent leur cargaison.
Alphonse d'Aragon, reconnaissant alors l'impossibilité de réduire la ville, en leva le siège ; le cœur plein de colère et de confusion, il prit avec lui les otages et fit voile pour l'Italie (5 janvier 1421).