ENCORE DES SOUVENIRS. - UNE FÊTE
En face de ma locanda était une vieille bâtisse dont la porte à chambranle de marbre attira mon attention. On y voyait d'anciennes sculptures, les armes de Gènes et des initiales gothiques. Ma joie fut grande en apprenant que cette maison avait, pendant deux jours et une nuit, servi de demeure à Charles-Quint. Je considérai la fenêtre où l'empereur a dû alors paraître plus d'une fois, et les souvenirs de l'histoire d'Allemagne m'envahirent de tous côtés, Luther, Worms, Augsbourg, Wittemberg, Maurice de Saxe, Philippe de Hesse, Schiller et Don Carlos, Gœthe et Egmont. Charles-Quint fut le dernier empereur au vrai sens du mot ; à ce grand monarque, dont les vastes domaines ne voyaient jamais le soleil se coucher, succéda un petit homme en froc gris, qui d'un mot fit éclater comme une bombe tout ce magnifique empire. C'est foli ^ que de reprocher à Charles-Quint de ne pas avoir compris la Réforme, de ne pas s'être mis à la tête du mouvement. On oublie qu'il était empereur. Avant la fin de sa carrière, il fut pris de lassitude. Sa vie orageuse avait été une lutte incessante contre les puissances qui renversèrent l'empire, contre la France et la Réforme, et il quitta volontairement le pouvoir : reconnaissant la force révolutionnaire du temps, il. se fit ermite et se coucha dans un tombeau. Je suis bien aise de connaître le superbe portrait que le Titien nous a
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laissé de l'empereur : grâce à lui, je vois là mon voisin à la
fenêtre, non plus en imagination, mais bien en chair et en
os.
C'est par hasard que Charles-Quint visita Bonifacio. Voici ce que m'a raconté mon ami Lorenzo : En 1541, Charles revenait de sa malheureuse expédition d'Afrique ; une tempête le força à jeter l'ancre dans le golfe de Santa-Manza. Il débarqua à terre, et curieux de connaître les mœurs d'un peuple qui alors, comme aujourd'hui, passait pour guerrier et barbare, il se dirigea vers une vigne. Elle appartenait à Filippo Catacciolo. Celui-ci alla aussitôt au-devant de l'empereur, lui offrit des raisins et lui inspira par ses discours un vif désir de voir la ville qui avait bravé les attaques d'Alphonse d'Aragon. Le Corse obtint de l'y accompagner, de l'accueillir dans sa maison, en promettant toutefois de respecter l'incognito de l'auguste visiteur. Il le fit donc monter sur son cheval, et la petite caravane se mit en marche. Mais Catacciolo expédia secrètement un courrier pour annoncer aux Anciens que « Charles, roi d'Espagne et chef du Saint- Empire romain, allait visiter Bonifacio. » Lors donc que Charles entra à cheval dans la ville, il fut salué par des salves d'artillerie et toute la population accourut à sa rencontre en criant : « Evviva Carlo di Spagna ! ^ L'empereur étonné dit alors à Catacciolo : — Ami, tu as manqué à ta parole. — Non, répondit le Corse ; mais les canons de Bonifacio sont ainsi faits qu'ils prennent feu aux rayons du soleil, à l'approche d'un prince comme vous.
Charles se logea dans la maison de Catacciolo, où il reçut le meilleur traitement. Avant de partir, il appela son hôte et lui dit : (( Je suis fort content de ton hospitalité ; aussi je t'engage à me demander trois grâces. » Catacciolo le pria d'accorder trois franchises à Bonifacio ; ce qui fut fait. « Demande donc une autre faveur, ajouta Charles Quint, mais cette fois pour toi-même. » Après avoir ré-