CHAPITRE VIII
à l'Ordre des Franciscains. Ces religieux s'étaient partout répandus dans l'île, et, si l'on en croit la tradition, le saint fondateur de l'Ordre aurait été lui-même à Bonifacio. Gomme les Bonifaci(Mis ont une grande réputation de piété, je vais, d'après mon ami Lorenzo, rapporter ici une légende.
Le couvent abandonné de San-Giuliano, que l'on aperçoit au-dessus du golfe, fut, dit-on, élevé à l'occasion de l'arrivée de Saint-François. Une nuit, je ne sais à la suite de quel voyage, le saint homme entra dans le port de Bonifacio et descendit à terre. Il frappa à la porte d'une maison et demanda l'hospitalité. Mais loin d'être accueilli comme Charles-Quint, on lui ferma la porte au nez, car le désordre et la négligence de sa mise le faisaient ressembler à un bandit. Le pieux moine s'éloigna tristement ; il trouva un gîte dans une caverne, non loin du port, et, après s'être recommandé à Dieu, il s'y endormit. Sur ces entrefaites, une domestique vint déposer des ordures dans la grotte, comme elle en avait l'habitude. Mais à peine y eut-elle pénétré qu'elle y vit resplendir une soudaine lueur ; et cela la troubla tellement qu'elle versa ses immondices presque sur le saint. Car c'était lui qui répandait cette lumière. Saint-François se leva alors et dit à la servante avec son doux sourire : « Mon amie, ne te gêne pas ! On sait bien que j'ai passé toute une année dans une étable à pourceaux. » La stupide jeune fille s'enfuit à toutes jambes en poussant de grands cris, et alla partout raconter qu'elle avait vu dans la grotte un homme dont quelques parties du corps projetaient des rayons. La nouvelle s'en répandit rapidement : les Bonifaciens accoururent en foule au lieu indiqué ; et quand ils eurent trouvé le saint, ils le soulevèrent affectueusement dans leurs bras, et le prièrent, avec beaucoup de caresses, de leur laisser un souvenir. « Mes amis, répondit-il, perpétuons la mémoire de ce jour en élevant ici un couvent, y) On apporta donc de\' matériaux, et Saint-François posa la première pierre de
l'édifice ; puis il dit adieu à ses amis et s'embarqua. Comme il n'avait pas encore été canonisé, on ne put donner son nom au couvent, qui s'appela San-Giuliano. Mais plus tard, les Bonifaciens élevèrent en son honneur l'église de Saint- François.
Près de là se trouvait jadis un bosquet de pins, de myrtes et de buis, chose vraiment merveilleuse, car il sortait de la roche calcaire nue. Il était défendu d'en abattre un seul arbre, sous peine de la perte de la main droite. Des ermites allaient s'y réfugier au fond d'une cellule creusée dans la montagne qui domine le détroit, et là, plus près du ciel, ils chantaient leurs pieux cantiques à la louange du Seigneur. Le bois et l'ermitage ont disparu, et l'on voit maintenant une sentinelle en pantalon rouge se promener sur ce plateau, en sifflotant quelque refrain de soldat.
Le 15 août je fus réveillé soudain par le bruit du canon que l'on tirait sous ma fenêtre. Il me sembla d'abord, dans mon sommeil, entendre gronder les bombardes des soldats d'Alphonse d'Aragon, qui, au milieu d'un vacarme infernal, couraient à l'assaut du rocher. Mais je me dis bientôt que c'étaient sans doute des salves en l'honneur de Napoléon et de la Sainte- Vierge, dont on célébrait la fête en même temps. Car l'empereur est né le jour de l'Assomption avec laquelle il a l'honneur d'être aujourd'hui fêté dans toute la France. Les puissantes ondes sonores traversaient le détroit et allaient réveiller la Sardaigne. La matinée était belle et imposante : des bannières roses flottaient partout dans le ciel et sur les flots bleus ; l'air était calme et plein d'une agréable fraîcheur.
Le peuple de Bonifacio nageait dans une mer de délices ; il folâtra tout le jour dans les rues ornées partout de drapeaux aux couleurs nationales, sur lesquels brillait la fière devise : Liberté, Egalité, Fraternité.
(( Vous pouvez m'en croire, me dit un habitant de Bonifacio ; nous avons été de tout temps de vrais répubhcains. »