‹ Histoire des CorsesChapitre 370 sur 408 · CHAPITRE Vin · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vin

Beaucoup de personnes jouaient aux dames dans la rue ; j'en trouvai môme à la porte de la ville, gravement occupées à cet ancien et noble jeu. D'autres se promenaient avec bonheur sur la piazza, revêtues de leurs plus beaux habits.

J'aime, pendant un jour de fête, à me mêler à la foule. Je m'y sens comme en pays ami. Aussi étais-je bien à l'aise sur cet écueil ignoré, au milieu d'un peuple paisible, se procurant, avec ses faibles ressources, une innocente distraction. Ces pauvres gens n'ont rien de ce qui donne du charme et de la variété à l'existence, ni spectacles, ni sociétés, ni chevaux, ni voitures, ni musique ; à peine reçoivent-ils de loin en loin un journal. Un grand nombre de ceux qui viennent au monde sur cet aride rocher calcaire y sont ensevelis sans avoir même vu Ajaccio. Ils vivent ici près du ciel, n'ayant rien que de l'air et de la lumière, et le grand spectacle du détroit et des montagnes de la Sardaigne. On peut donc se figurer ce que peut être un jour de fête en pareil lieu.

On était même accouru des environs, et c'était un singulier spectacle que de voir tant de monde en habits de gala, rôder par ces vilaines ruelles, les jeunes filles sourire gracieusement aux balcons, vêtues de blanc, avec des fleurs aux cheveux : je crois vraiment que ce jour là les Bonifaciennes étaient toutes des anges pour faire honneur à la procession.

Le cortège solennel sortit de la cathédrale, annoncé par des salves d'artillerie, et se dirigea vers Saint-Dominique. Des croix et de vieilles bannières qui semblaient encore bien génoises ouvraient la marche ; puis venaient des hommes, des femmes, des jeunes filles avec des cierges, et enfin la statue en bois de la Sainte-Vierge, que portaient sur une civière deux solides gaillards. La glorieuse Assomption, planant sur de bleus nuages en bois, occupait le centre du brancard, dont chaque coin était orné d'un petit ange bariolé, également en bois, tenant un bouquet de fleurs à la main.

Au-dessus de sa tête brillait une auréole en argent, et à son cou un beau collier de corail, offrande des pêcheurs, qui en avaient recueilli la précieuse matière dans les eaux du détroit. Des centaines de personnes formaient la procession, où je remarquai de jolis enfants avec des robes blanches et des visages si pâles qu'on les aurait crus des images taillées dans le gypse de ces rochers. Tous portaient des cierges allumés ; mais il vint de la mer un vent impétueux, un rude camarade enveloppé d'un grand manteau de blanche poudre calcaire, qui se mit à souffler sur les chandelles des gracieuses figures de gypse, de sorte qu'avant d'arriver à Saint-Dominique, il avait gagné sa partie de moccoli, et éteint jusqu'au dernier flambeau. J'entrai aussi à l'église. Quand on me demandait comment je trouvais la procession, je voyais bien aux yeux de mon interlocuteur qu'elle devait être très belle, et je m'écriais : « Signor mio, essa è maravigliosa ! ))

Le soir on entassa dans une rue étroite, devant l'Hôtel de ville, une énorme pile de bois, que l'on fit flamber en guise d'illumination. Comme je demandai pourquoi on avait allumé ce grand feu, on me répondit que c'était en l'honneur de Napoléon.

C'est ainsi que Bonifacio célébra la grande fête : tous étaient contents et heureux, et pendant la nuit j'entendis partout, avec les accords des cithares, retentir de joyeuses chansons.

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